Attaque terroriste à Arras : la France et sa communauté tchétchène

« Trois ans après … (l’attentat de Samuel Paty) » ces paroles résonnent aujourd’hui à la suite du tragique événement survenu ce vendredi 13 octobre au lycée Gambetta à Arras. L’impact émotionnel et la consternation face à cette attaque terroriste et à son symbole laissent peu à peu la place aux réactions politiques et médiatiques, ainsi qu’aux discussions concernant la communauté tchétchène française. Il est évident que de nombreuses réflexions seront partagées dans les jours à venir. L’objectif de cet article n’est pas de réagir à l’attentat d’aujourd’hui, mais plutôt de fournir des perspectives pour comprendre la question tchétchène en France. Ces rappels sont essentiels pour alimenter le débat – inévitable – sur la situation des Tchétchènes en France.
| Rappel des faits au 13/10/2023 à 21h GMT |
|
En fin de matinée, un jeune homme de 20ans de nationalité russe (originaire de Tchétchénie-Ingouchie) a assassiné un enseignant du lycée Gambetta à Arras. Deux autres personnes sont actuellement sévèrement blessées (un autre enseignant ainsi qu’un membre du personnel du lycée). Mohammed M. est suivi par les services de renseignements et de sécurité intérieur, est « fiché S » et il fait partie d’une fratrie de cinq frères et sœurs. Son grand frère Movsar M. avait été condamné en juin dernier à dix-huit mois de prison ferme pour avoir relayé sur les réseaux sociaux des contenus violents liés aux activités de l’Etat islamiste. Un autre de ses frères a été écroué pour un projet d’attentat. Pour le moment le motif de l’attaque n’est pas connu mais les ressemblances sont frappantes avec l’attentat du 16 octobre 2020 du professeur d’histoire Samuel Paty. Tout comme Mohammed M., l’auteur de l’attentat de 2020 est un jeune tchétchène Abdoullakh. A. Le mode opératoire est presque similaire : la victime a été attaquée au niveau du cou par l’intermédiaire d’un couteau. Les assaillants ont déclaré au moment de leur attaque « Allah Akbar ». Les victimes étaient toutes les deux des professeurs (d’Histoire en 2020 et de français en 2023). Plusieurs témoignages font état de la volonté de Mohammed M. d’assassiner un professeur d’histoire de l’établissement Gambetta. |
Les raisons de l’exil des Tchétchènes en Europe
Entre 150 000 et 200 000 Tchétchènes résident en Europe, dont environ 35 000 à 60 000 se trouvent en France, représentant ainsi environ un tiers de la population tchétchène en Europe. La majorité de ces familles ont obtenu le statut de réfugié. L’afflux des Tchétchènes en Europe a débuté en 1999 lors de la Seconde guerre de Tchétchénie. Les raisons de cet exode sont principalement liées aux guerres qui ont sévi en Tchétchénie, d’abord de 1994 à 1996, puis de 1999 à 2009.
La plupart des Tchétchènes qui ont fui leur pays au début du XXe siècle étaient d’anciens combattants indépendantistes. Ils n’avaient pas d’autre choix que de s’installer durablement dans les pays d’accueil. Les guerres de Tchétchénie se sont caractérisées par leur violence extrême et leur brutalité, avec des villes entièrement détruites par les forces russes, des civils exécutés et l’utilisation récurrente de méthodes de torture. Un symbole fort de ces événements est la capitale de la Tchétchénie, Grozny, qui a été presque entièrement détruite puis reconstruite. À la fin de l’opération militaire russe en Tchétchénie, une politique de « tchétchénisation » a été mise en place, caractérisée par la répression menée par Ramzan Kadyrov. Les actes de cruauté perpétrés ont été si graves que des groupes d’experts et de militants ont appelé à la création d’un tribunal pour juger les crimes de guerre contre l’humanité.
Ainsi, le profil des demandeurs d’asile a évolué depuis le début des années 2000. Il ne s’agit plus principalement d’anciens combattants indépendantistes, mais aussi de Tchétchènes tombés en disgrâce à mesure que le pouvoir réprimait ses propres citoyens. Il est important de rappeler qu’aujourd’hui encore, la situation des droits humains en Tchétchénie est alarmante.
Malgré l’exil, des réfugiés tchétchènes qui vivent dans la terreur …
En 2009, Oumar Israïlov, un ancien combattant indépendantiste, a été assassiné à Vienne. Selon plusieurs enquêtes, Ramzan Kadyrov serait le commanditaire de cette opération spéciale. Ce cas n’est pas isolé, puisque Zelimkhan Khangochvili, également un ancien combattant indépendantiste, a été assassiné à Berlin en 2009. Deux blogueurs, Imram Aliev en février 2020 à Lille et Anzor Oumarov en juillet 2020 à Vienne, ont également subi le même sort. Plusieurs analyses mettent en lumière que certains réfugiés agissent au service de la dictature tchétchène au sein même des démocraties européennes, que ce soit par choix ou par peur.
De ce fait, il est difficile de considérer la diaspora tchétchène comme une unité solidaire, car un climat de peur et de dénonciation y règne, ce qui altère la cohésion au sein de cette communauté.
La communauté tchétchène et le « pluralisme juridique »
L’usage du terme « communauté » suscite des débats tant sur le plan politique que scientifique. Les sciences sociales ont depuis longtemps mis en lumière que toute communauté est une construction sociale et/ou politique produisant des effets en permettant à un groupe de mobiliser des ressources politiques et de créer un imaginaire social et culturel. Dans le cas de la communauté tchétchène, il est à noter que le terme « communauté » est utilisé et revendiqué par les membres eux-mêmes. Cela est manifeste lors des violences survenues à Dijon en juin 2020, où 150 Tchétchènes venus d’Europe avaient vengé l’agression d’un de leurs compatriotes âgé de 19 ans. Les Tchétchènes interrogés à cette occasion n’ont pas nié l’utilisation de ce terme, au contraire, ils l’ont assumé. Cet exemple met en évidence l’importance des codes sociaux et culturels, tels que la célèbre « vendetta », qui implique une responsabilité communautaire de venger l’un de ses membres.
Au sein de cette communauté, une distinction conceptuelle est opérée entre le légitime et le légal. Les Tchétchènes revendiquent un droit au « pluralisme juridique », signifiant qu’ils réaffirment leur attachement à la loi de la République tout en autorisant des pratiques parallèles d’auto-justice. Ce rapport ambigu entre le code civil et le « code d’honneur » représente un élément caractéristique de la communauté tchétchène.
La question religieuse en Tchétchénie
L’avènement de l’Islam en Tchétchénie a débuté au XVIIe siècle, se renforçant surtout au XVIIIe siècle avec la résistance menée par le chef de guerre Cheikh Mansour contre le colonialisme russe. À cette époque, l’Islam pratiqué était modéré et était lié au soufisme. La principale confrérie présente était la Qadiriyya. Cependant, ce n’est qu’à la fin des années 1980 et avec la période de la perestroïka menée par le président Gorbatchev que les acteurs islamiques ont commencé à se développer en Tchétchénie, en raison de la réouverture ou de la construction de mosquées qui étaient auparavant réprimées pendant l’ère soviétique. Cette ouverture sociale a favorisé l’introduction de mouvements islamistes, notamment issus du salafisme saoudien.
La première guerre de Tchétchénie a vu l’émergence de courants extrémistes tels que le wahhabisme et le salafisme djihadiste au sein de la population. Au cours de l’expérience démocratique tchétchène entre les deux guerres, le président élu Aslan Maskhadov a inclus des leaders salafistes dans son gouvernement pour répondre aux attentes de la population, par volonté consensuelle. Cependant, avec la perte d’influence d’Aslan Maskhadov, les mouvements radicaux ont commencé à se développer en Tchétchénie, exigeant l’imposition d’une république islamique. Bien que minoritaires, les mouvements salafistes ont continué à étendre leur influence sans pour autant accéder au pouvoir.
Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Ramzan Kadyrov a favorisé une forme de soufisme et a entrepris une lutte contre l’islam radical, bien qu’il ait imposé plusieurs règles de la charia, telles que le port du voile pour les femmes dans l’espace public et l’obligation pour les fonctionnaires et les étudiantes de porter le hidjab. Cela s’est accompagné d’un discours religieux rigoriste. Paradoxalement, Ramzan Kadyrov réprime les mouvements djihadistes tout en imposant des règles strictes de la charia et en exprimant son soutien à des actes terroristes tels que l’attaque contre Charlie Hebdo, avec des manifestations de soutien qui ont eu lieu en Tchétchénie.
L’imaginaire tchétchène
L’image du Tchétchène associée à la barbarie, à la violence et à la terreur dans la conscience européenne trouve ses origines dans plusieurs éléments historiques et contemporains.
Tout d’abord, cet imaginaire découle d’une représentation coloniale russe de la région du Caucase, en particulier pendant la période de conquête du Caucase au XIXe siècle. Les auteurs russes célèbres de cette époque, tels que Mikhaïl Lermontov, Léon Tolstoï ou Alexandre Pouchkine, ont souvent dépeint les peuples caucasiens comme une altérité à la culture russe, les présentant comme des « sauvages » et « barbares », non civilisés, contribuant ainsi à l’opposition entre l’identité russe et celle des peuples du Caucase.
Ensuite, le souvenir des deux guerres de Tchétchénie a fortement influencé cette image. La violence et les scènes traumatisantes de ces conflits ont conduit à l’association du peuple tchétchène avec l’horreur de la guerre. La résistance tchétchène face à la violence exercée par les forces militaires russes a créé une perception de forte résilience et de combativité chez les Tchétchènes.
Le troisième élément est la figure du président Ramzan Kadyrov et sa politique en Tchétchénie. Son comportement viriliste et violent, les violations des droits de l’homme, la persécution des membres de la communauté LGBTQI+, les exécutions, l’absence de justice et de liberté d’expression, ainsi que la pratique courante de la torture et les disparitions contribuent à une image négative de la Tchétchénie.
Enfin, l’émergence du sport de combat MMA (Mixed Martial Arts) a renforcé cet imaginaire. Les combattants tchétchènes jouent un rôle dominant dans ce sport, et l’investissement considérable du pouvoir tchétchène dans le MMA, un sport brutal et violent, contribue à renforcer l’image violente associée à la Tchétchénie en Europe.
Ces divers éléments historiques et contemporains ont façonné la perception négative de la communauté tchétchène en Europe, renforçant les stéréotypes et l’imaginaire violent associé à cette population.
Conclusion : l’attentat d’Arras et la question tchétchène
L’auteur souligne au début de l’article que son but n’est pas d’analyser l’attentat survenu au lycée Gambetta à Arras, mais de fournir des rappels utiles en vue des discussions qui auront lieu sur la communauté tchétchène française. L’attaque d’Arras doit-elle mettre en avant un problème français avec sa communauté tchétchène ?
En effet, l’attentat d’Arras soulève la question de la relation entre la France et sa communauté tchétchène. L’auteur mentionne que le terroriste, Mohammed M., était un citoyen russe d’origine tchétchène et que plusieurs membres de sa famille étaient impliqués dans un radicalisme islamique. En effet, l’auteur de l’attentat de Samuel Paty était également un jeune Tchétchène. En effet, depuis plusieurs années, des membres de la communauté tchétchène ont commis des scènes de violence sur le territoire français
Cependant, l’auteur argumente que considérer ces actes sous l’angle d’une « question tchétchène » en France serait erroné. Aucune revendication n’a été faite au nom de l’identité tchétchène ou du passé de ces individus. Les attentats sont plutôt liés à une idéologie religieuse.
L’auteur rappelle que la majorité des cas de radicalisation chez les jeunes tchétchènes ne sont pas liés à leurs origines, mais plutôt aux réseaux auxquels ils ont accès. Ces jeunes n’ont pas hérité de l’idéologie, mais l’ont reçue à travers des réseaux qui ne sont pas directement liés à la Tchétchénie. Comme l’a rappelé Aude Merlin dans un entretien en octobre 2020 : « C’est difficile d’établir des liens clairs entre ce qui se passe en Tchétchénie, ce qu’ont vécu leurs parents ou grands-parents, et une identification religieuse ». Par conséquent, l’auteur met en garde contre les préjugés qui pourraient conduire à une interprétation erronée de la situation réelle, soulignant ainsi que le véritable enjeu est le problème de radicalisation chez les jeunes tchétchènes, indépendamment de leurs origines.
À propos de l'auteur
Johann Lemaire
Biographie non renseignée



