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Entretien avec Julien Verceuil – L’économie russe dans le contexte de la guerre en Ukraine

Publié le 15/08/2022
30 min de lecture
Par Eurasia Peace
Entretien

Julien Vercueil est docteur en sciences économiques, professeur d’économie à l’Inalco, où il enseigne au sein des départements Russie, Relations internationales et Commerce international (dont il est le directeur depuis 2015). A cela s’ajoute sa fonction de vice-président de l’Inalco, délégué à la valorisation et aux partenariats socio-économiques. Il est également membre du Centre de Recherches Europes-Eurasie (CREE, Inalco), rédacteur en chef adjoint de la Revue de la Régulation (Référencée CNRS-AERES, Econlit, IDEAS et Repec), co-responsable du Séminaire BRICS (EHESS et FMSH) et a obtenu la Médaille d’or de la Fondation internationale Kondratieff en 2017. Il a publié plusieurs ouvrages, dont l’incontournable Economie politique de la Russie (1918-2018), et d’autres abordant les thématiques de mutations économiques pour la zone Europe-Eurasie et les BRICS en analyse comparative ( Les pays émergents. Brésil – Russie – Inde – Chine… Mutations économiques, crises et nouveaux défis. – 2015). Il a principalement mené ses études dans les champs de l’économie politique et institutionnelle, de l’économie de la Russie et des Etats post-soviétiques, de la mutation et de l’intégration économique régionale eurasiatique, ainsi que des tendances dans les trajectoires d’émergence économique dans ces régions.

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Au début de la guerre en Ukraine une baisse du cours du rouble par rapport au dollar a été constatée suite à l’annonce du gel des réserves de la banque centrale russe détenues à l’étranger (environ 300 milliards de dollars), un instrument important pour stimuler sa monnaie. Cependant, on a constaté une remontée de ce cours du fait de la conjonction de plusieurs facteurs : l’augmentation par la Russie de ses taux d’intérêt à près de 20 % et un contrôle des capitaux ainsi que la vente d’hydrocarbures qui représente 60 % des exportations russes. La panique financière liée aux dangers de l’inflation n’a, semble-t-il, pas eu lieu, et la confiance des acteurs économiques dans le rouble semble se maintenir. La situation semble se stabiliser en Russie avec un retour des taux d’intérêt à son niveau d’avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Pourriez vous nous apporter un éclairage sur l’effet réel des sanctions occidentales ? Est-ce une question de temps ? Quel est le sens de l’interdiction faite le 26 juin d’acheter de l’or russe ?

Pour bien comprendre les effets économiques de la guerre et des sanctions sur la Russie, il faut distinguer trois temporalités : l’immédiat, le moyen terme et le long terme.

L’immédiat est constitué des réactions des marchés internationaux, du système financier et des comportements individuels des consommateurs à la situation créée par la guerre et les sanctions. La guerre a créé un effet de gel sur les projections d’investissement et d’achats à long terme des acteurs économiques : lorsque l’avenir devient bouché, ou totalement opaque, vous cessez de réfléchir aux opportunités de long terme et vous vous concentrez sur les menaces immédiates. C’est ce qu’ont fait les Russes, qui ont massivement exporté des capitaux hors de Russie dans les jours qui ont précédé l’entrée en guerre de la Russie et dans les heures qui ont suivi le début de l’invasion. Sur ce fond d’affaiblissement du rouble, les sanctions ont empêché certaines banques d’utiliser les moyens de règlements usuels de la profession (le système SWIFT), bloquant un certain nombre d’opérations. Elles ont aussi privé d’une partie de ses réserves en devises la banque centrale de Russie, qui ne pouvait plus dès lors jouer son rôle d’acheteur en dernier ressort du rouble pour contrebalancer les ventes massives. Cette conjonction a entraîné une chute rapide du taux de change de la monnaie russe, ce qui a conduit la banque centrale à suspendre sa cotation le temps de prendre les mesures d’urgence nécessaires. Celles-ci ont consisté en une restriction des libertés pour les agents économiques résidents, qui n’ont plus pu utiliser librement leurs avoirs en devises – une mesure qu’on appelle le contrôle des changes, qui a touché aussi bien les entreprises que les ménages. De cette manière, la demande de devises a été jugulée et le taux de change du rouble, à la reprise de la cotation, s’est progressivement redressé, aidé par la hausse du taux d’intérêt directeur de la banque centrale de Russie à 20 % et le haut niveau des prix des hydrocarbures, qui continuait de procurer des recettes en devises importantes. De cette manière, les autorités russes ont réussi à limiter l’impact initial des sanctions, qui aurait sinon pu paralyser le système financier. Mais elles n’ont pas réussi à effacer le pic inflationniste initial qui continuera d’exercer ses effets sur l’inflation durant toute l’année 2022, même après le ralentissement de la hausse des prix que l’on observe depuis plusieurs semaines et qui a permis à la banque centrale de réduire il y a quelques jours son taux directeur à 8 %.

Le moyen terme correspond au temps de réaction de la demande globale au choc inflationniste et au départ des entreprises occidentales du territoire russe. Il faut rappeler que ces départs ne constituent pas des sanctions, ni même des réponses à des injonctions directes des gouvernements occidentaux, mais des décisions stratégiques prises par les directions des entreprises concernées, qui ont considéré que les effets délétères sur leur réputation et, potentiellement, sur leurs profits seraient supérieurs aux revenus nets qu’elles pourraient tirer d’une poursuite de leur activité dans ce pays. Comme attendu, la demande intérieure russe a réagi à la guerre et à l’inflation en se contractant. La question est de savoir si l’ampleur de la contraction peut avoir un effet d’entraînement à la baisse sur l’offre nationale et donc provoquer des effets cumulatifs aggravant la baisse du PIB que l’on observe déjà. Du côté des ménages, c’est l’inflation et les perspectives incertaines sur la situation économique d’ensemble qui pèsent sur les décisions d’achat et, plus encore, d’investissement. La banque centrale de Russie note ainsi une augmentation de la propension à épargner des ménages russes. Du côté des entreprises, ce sont les difficultés d’approvisionnement, la hausse initiale des taux d’intérêt et les perspectives de contraction de la demande finale qui expliquent l’attentisme en matière d’investissement.

Le long terme concerne la capacité des autorités russes à orchestrer une double réorientation – géographique et sectorielle – de la structure de son économie. Face à son isolement croissant vis-à-vis des pays occidentaux, la question de la capacité et de la volonté de la Chine d’assurer des débouchés et des fournitures de substitution en lieu et place de l’Union Européenne, qui pèse plus de deux fois plus qu’elle dans le commerce extérieur russe, pose question. Du point de vue sectoriel, il est également impératif pour la Russie de transformer son régime d’accumulation rentier actuel, qui fait dépendre son budget, ses exportations et le pouvoir d’achat de sa monnaie de prix internationaux du pétrole qui sont, en règle générale, largement déterminés en-dehors de son contrôle. De la capacité du pouvoir russe à sortir la Russie de cette double impasse stratégique dépendent ses possibilités de limiter la fuite des cerveaux qui a déjà commencé à une échelle modeste (quelques dizaines de milliers de cadres, avocats et ingénieurs), ainsi que son décrochage technologique vis-à-vis du reste du monde.

Le 26 juin marquait la fin d’un délai de grâce pour le remboursement russe d’une obligation de 100 millions de dollars manqué le 27 mai. La Russie serait donc en défaut de paiement alors même qu’elle a déposé la somme en rouble au sein d’un organisme russe pour lequel les transferts aux créditeurs occidentaux sont désormais bloqués. Y a-t-il ou non un « défaut de paiement” ? Pourriez vous nous éclairer sur ces mécanismes complexes et sur le jeu qui s’instaure entre la Russie et les pays « occidentaux » à ce sujet ?

Le défaut de paiement est prononcé lorsque le virement attendu n’a pas eu lieu, après un délai de grâce d’un mois au-delà de l’échéance prévue. En l’occurrence, la cause du défaut de paiement est l’interdiction prononcée par les Etats-Unis de réaliser des transactions avec les entités financières utilisées par les autorités russes pour régler leurs paiements internationaux en dollars. Ce qui veut dire que le défaut de paiement est certes provoqué par une mesure administrative américaine prise en rétorsion de l’invasion de l’Ukraine, mais qu’il a bien eu lieu.

Le 18 juillet, Vladimir Poutine a annoncé chercher de nouvelles solutions pour contrer le manque d’accès aux produits de hautes technologies européennes, la fuite des entreprises à l’étranger (Apple, Google, Adobe etc…), les financements étrangers des entreprises russes telles que Yandex ou Ozon, ou le départ des personnes travaillant dans ce secteur, notamment en développant « de nouvelles entreprises nationales innovantes ». Quelles stratégies la Russie trouve-t-elle pour s’adapter à cette nouvelle situation ?

Cette annonce confirme la difficulté à laquelle la Russie est confrontée à long terme – difficulté que nous avons soulignée précédemment : comment réorienter la structure de l’économie nationale sans s’appuyer sur les technologies occidentales ? Les autorités russes n’étaient pas vraiment intéressées à cette réorientation avant le début de la guerre d’invasion de l’Ukraine, en dépit d’une rhétorique plus insistante après l’annexion de la Crimée et les premières sanctions occidentales. La rente pétro-gazière coulait à flots et permettait d’acheter ces technologies. Avec la coupure technologique qui s’installe avec l’Occident et le risque que la rente s’amenuise à terme, le problème devient plus urgent. En théorie, deux solutions s’offrent aux autorités russes : la première consiste à développer des partenariats avec les entreprises de pays ne l’ayant pas placées sous sanctions, dont, au premier rang, la Chine. Mais il faut pour cela que les entreprises concernées ne craignent pas d’être à leur tour touchées par des restrictions d’accès aux marchés occidentaux du fait d’un éventuel contournement des sanctions : les marchés occidentaux sont beaucoup plus importants pour elles que le marché russe. La deuxième solution consiste à développer des technologies autochtones. C’est possible pour certaines d’entre elles, si une base scientifique et technique existe localement, mais ce n’est pas possible pour l’ensemble du vaste spectre de technologies concerné, comme le montrent les difficultés de la Corée du Nord, qui a fait ce choix de longue date et n’a pas développé de technologie propre performante, tout en restant pour l’essentiel sous perfusion de la Chine.

Nikol Pachinian, le Premier ministre arménien, s’était rendu au Kazakhstan les 24 et 25 février afin de participer à plusieurs réunions dans le cadre du Conseil intergouvernemental eurasien et il avait alors déclaré : « les sanctions auront un impact évident sur le climat économique dans la région eurasienne […] nous devons discuter du type de décisions opérationnelles que nous devrions prendre pour minimiser ces conséquences négatives et, si possible, les contourner en prenant les mesures appropriées». Et les 20 et 21 juin, il était en Biélorussie dans le même cadre et le Premier ministre russe, Mikhaïl Mishustin, précisait que le chiffre d’affaires du commerce bilatéral entre les deux pays avait augmenté de 30 % entre janvier et avril, atteignant 890 millions de dollars. Nikol Pachinian déclarait : « L’Union économique eurasienne franchit progressivement l’étape de son accomplissement, et passe à l’étape de la révélation de son potentiel d’intégration au profit de la création un espace économique commun, une croissance économique durable de nos pays, un renforcement de la compétitivité, une promotion efficace de ses intérêts économiques sur la scène internationale”. Quel soutien la Russie peut-elle escompter de l’Union Économique Eurasiatique qu’elle constitue avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Biélorussie et l’Arménie ? Quelles difficultés la crise ukrainienne soulève-t-elle dans les relations entre membres de l’UEE ?

La Russie représente à elle seule plus de 95 % des échanges internes de l’ensemble de l’UEE. Cela ne s’explique pas uniquement par son poids relatif (plus de 85 % du produit intérieur brut de l’Union), cela signale aussi que les relations économiques de l’ensemble sont essentiellement organisées en étoile autour d’elle – et que les flux décentralisés entre les pays membres autres que la Russie sont très faibles. On voit ici, de manière intéressante, la reproduction d’un schéma qui reliait l’Union soviétique aux pays du Conseil d’Aide Economique Mutuelle, du temps de l’économie planifiée. L’UEE, en dépit des discours, a toujours été considérée par Vladimir Poutine comme un outil de contrôle politique de son étranger proche, mais sa valeur ajoutée économique est faible du point de vue de la Russie. Cette valeur ajoutée est variable pour les autres pays membres, qui ne peuvent ignorer leurs liens économiques avec la Russie et se doivent de maintenir une entente minimale avec elle, comme le sort réservé à deux pays ayant refusé l’UEE (la Géorgie et l’Ukraine) le montre. Cela étant, ces pays de l’UEE investissent tout de même assez peu dans le développement institutionnel de l’union et préfèrent travailler à une politique “multivectorielle” – c’est à dire priorisant plusieurs partenaires, comme l’Union Européenne, les Etats-Unis, la Chine et plus largement l’Asie, en plus de la Russie -. C’est ce que font ouvertement le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizstan, et dans une moindre mesure le Belarus, qui cultive toutefois avec soin ses liens avec la Chine pour contrebalancer autant que faire se peut son tête à tête asymétrique avec la Russie. En réalité, ce que montre les cas de la Géorgie et de l’Ukraine, c’est que les liens institutionnels avec la Russie sont vus par les membres de l’UEE comme un moyen de limiter les risques pour leur pays liés au voisinage de Vladimir Poutine.

Le gazoduc NordStream I a été remis en service le 21 juillet, à 40 % de ses capacités, celui-ci assurant plus du tiers des approvisionnements européens, preuve d’une interdépendance forte entre la Russie et l’Europe concernant le gaz. Vers qui la Russie peut se tourner pour l’exportation de ses hydrocarbures à l’avenir et quelle est la faisabilité de tels projets (comme Power of Siberia ou l’Arctic LNG 2…) ?

Il faut distinguer les projets à technologie constante, comme le doublement du gazoduc “Power of Siberia”, qui ne sera pas affecté par la guerre et les sanctions, et les projets intégrant des transferts de technologies, comme ceux liés à l’arctique. La deuxième catégorie risque de connaître davantage de difficultés, et ce même si les technologies requises étaient répliquées avec l’aide de partenaires chinois. On sait que certaines activités de production classiques sont déjà freinées par la difficulté de réapprovisionner les équipements en composants, notamment électroniques. On peut imaginer qu’il sera d’autant plus difficile d’acquérir des technologies non encore maîtrisées par les acteurs russes du secteur.

Pour ce qui concerne la vente des hydrocarbures, la question ne se pose pas dans les mêmes termes pour le pétrole (et les produits pétroliers) et le gaz. La première catégorie trouvera toujours acquéreur, si les prix restent suffisamment élevés pour que, après ristourne liée à la situation particulière de la Russie, ils restent rémunérateurs pour les producteurs russes. La réorientation massive de gaz sera plus longue et plus hasardeuse. Elle implique d’investir massivement en technologies et équipements de liquéfaction et de transport de gaz sous forme liquéfiée. Il y aura donc des défis organisationnels, technologiques et financiers à relever pour orchestrer cette conversion, qui donneront du fil à retordre à Gazprom en particulier, qui n’est pas connue pour son dynamisme et sa capacité de réaction. Les producteurs plus petits, comme Novatek, qui a par ailleurs déjà montré la voie du GNL à son grand concurrent, peuvent être mieux à même de naviguer dans ce nouvel environnement. Mais compte tenu de l’ampleur de la tâche, il sera difficile pour le secteur dans son ensemble d’échapper à une diminution, au moins durant quelques années, de ses revenus nets.

Lors d’une table ronde, “Le marché du pétrole aujourd’hui et demain” au SPIEF ce 16 juin 2022, Alexei Miller s’est exprimé en opposition au système de Bretton Woods-2, qu’il tient responsable de l’envolée des prix du gaz. Dans ce cadre, il affirme qu’une nouvelle formule s’impose dans le marché des énergies, “Notre produit, nos règles.”. Il tient en parallèle la formule des sanctions et contre-sanctions responsable d’un marché stérile. Que pensez-vous de cette prise de position?

Le modèle économique de Gazprom est l’héritier de celui du ministère soviétique du gaz : il consiste à investir massivement dans des infrastructures de gazoducs (terrestres, comme Brothehood, Yamal-Europe, Power of Siberia ou sous-marines, comme Blue Stream, Turkstream ou Nord Stream) et de conclure des accords de livraison de long terme (plusieurs décennies), avec la clause “take or pay” (livraisons garanties mais payées même si le client n’achète finalement pas toutes les quantités réservées), en contrepartie d’un prix stable au millier de mètre cubes livré.

L’Union Européenne et les compagnies énergétiques internationales, qui achètent le gaz à Gazprom pour le distribuer ensuite à leurs clients domestiques, ont cru bon d’utiliser la concurrence du GNL qui s’est développée durant les années 2000 et surtout 2010 pour forcer Gazprom à migrer vers d’autres formules de prix, qui suivaient au plus près les évolutions du prix au comptant (« spot ») du GNL. Cela a dans un premier temps joué en leur faveur : lorsque les prix spot étaient bas, cette formule a permis de réduire considérablement la facture dans les années 2010 et a certainement conduit l’Allemagne à accepter la duplication de NordStream (le fameux projet Nordstream2).

Mais cette option stratégique s’est retournée contre l’Union Européenne avec la raréfaction du gaz que Gazprom a savamment préparée à l’automne 2021, réduisant le niveau de stockage sur le continent, ce qui a augmenté les prix spot en novembre jusqu’à des niveaux inédits. La guerre a réactivé et amplifié ce phénomène. Gazprom avait accepté les nouvelles conditions de détermination des prix de mauvaise grâce, mais aujourd’hui elles lui permettent d’augmenter ses recettes tout en réduisant les volumes servis. “Nos produits, nos règles” est une formule héritière de la période soviétique : à l’époque, l’Union Soviétique subissait pour tous les produits une économie de pénurie où le fournisseur était roi et le client, sujet. Tout l’inverse de l’économie de marché, où le client a le plus souvent une grande partie du pouvoir de négociation.

Il nous dit également qu’en raison du fait que des contrats à long terme n’ont pas été prolongés, ou que de nouveaux contrats n’ont pas été conclus, des capacités de production de gaz n’ont pas été créées et ne le sont toujours pas; il y aurait ainsi un “sous-investissement potentiel dans l’industrie du gaz”. Cela aurait apparemment été en partie provoqué par une décision de ne plus déterminer le prix du gaz à l’indexation pétrolière, mais de plutôt fonctionner sur le marché ‘spot’ qui utilise les instruments boursiers. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce système et ses conséquences sur le marché du gaz actuel?

Il est vrai que Gazprom a relativement peu investi pour moderniser sa production, mais d’autres acteurs l’ont fait à sa place et ont crû plus vite, y compris en Russie à l’image de Novatek. Le directeur de Gazprom a fait une série d’erreurs stratégiques (nous l’avons rappelé avec l’idée du “tout gazoducs”), qui sont passées inaperçues tant que la rente n’était pas remise en cause mais qui pèsent aujourd’hui sur l’entreprise, maintenant que les conséquences potentielles de sa dépendance envers les contrats européens se manifeste clairement. Il faut préciser un point important toutefois : tant que l’UE n’aura pas mis en place une solution alternative de long terme aux livraisons de Gazprom, Alexei Miller pourra continuer à commettre des erreurs sans que la situation financière de son entreprise ne soit mise en péril.

Selon lui, la tendance à la dédollarisation dans les transactions des marchés des matières premières serait due au fait que le marché financier n’a pas suffisamment pris en compte le volume de l’offre pour l’approvisionnement des marchés des matières premières, et qu’ainsi, les acteurs de l’énergie tentent peu à peu de changer de “paradigme” en substituant le dollar à des monnaies nationales dans l’objectif de remplacer le schéma “argent-marchandises-argent” par celui de “marchandises-argent-marchandises”. Pouvez-vous commenter la pertinence de ce point de vue?

Le dollar continue de dominer les règlements internationaux, y compris pour les hydrocarbures. Les marchés ont pour caractéristique de tenir compte à la fois de l’offre et de la demande. Je ne pense pas qu’il faille accorder une importance particulière à cette déclaration.

L’exclusion de la Russie des réseaux financiers peut-elle accélérer une tendance à la dédollarisation, au profit d’un marché où le yuan aurait beaucoup plus de poids? Quelle est la réalité de cette théorie souvent évoquée dernièrement?

Ce sont les relations entre la Chine et la Russie qui sont dédollarisées au profit du yuan. Pour juger de l’impact mondial de cette dédollarisation, il faut garder à l’esprit les ordres de grandeur : le commerce avec la Russie représente moins de 3 % du commerce total de la Chine, qui représente lui-même moins de 20 % du total mondial. On parle donc de flux qui pèsent moins de 0,6 % du commerce mondial. Il faut raison garder.

Pouvez vous nous parler de l’International North-South Corridor, du Belt and Road Initiative (BRI) et de l’Eurasian Agroexpress et de ce que ces projets augurent comme paysage économique et sécuritaire pour l’avenir eurasiatique?

Les occasions de désenclaver l’Asie centrale, qui est la plus grande région enclavée du monde, n’ont pas manqué depuis le programme européen TRACECA du début des années 1990, qui a directement inspiré la partie terrestre de la BRI actuelle. L’idée est de fluidifier le transit de marchandises, qu’il soit Nord-Sud ou Est-Ouest, pour faire de la région non pas un obstacle aux échanges et aux activités économiques, mais une plaque tournante facilitatrice de ces échanges.

Dans ce but, trois types d’obstacles doivent être résorbés :

Les obstacles politiques régionaux. Les pays d’Asie centrale n’entretiennent pas tous de bonnes relations entre eux. Ils ont des régimes autoritaires – même le Kirghizstan, qui était une exception démocratique dans la région, est en train de prendre un virage autoritaire actuellement -, voire dictatoriaux comme le Turkménistan, et pour deux d’entre eux (Turkménistan et Ouzbékistan) ont longtemps professé l’isolationnisme économique. Le résultat est une très faible intégration économique régionale, qui pourrait être accrue par les projets régionaux comme la BRI. L’UEE a également joué un rôle positif pour les relations entre la Kirghizie et le Kazakhstan, mais son rôle a été négatif pour les relations entre ces deux pays et le reste de l’Asie centrale, car elle a érigé des barrières tarifaires et non tarifaires avec les pays tiers qui n’existaient pas auparavant. La question douanière est très souvent liée à la question politique, c’est le cas dans la région.

Les obstacles naturels et infrastructurels. La géographie de la région – qui est immense – est contrastée avec des zones désertiques, des vallées surpeuplées et une série de chaînes montagneuses (Tien Shan à l’Est, Himalaya au Sud) et une mer fermée à traverser à l’Ouest (la mer Caspienne), qui entraînent des coûts de transport qu’il faut abaisser par des infrastructures adaptées. Mais les financements manquent pour cela, et là aussi, l’UEE, la BRI, la BERD, la Banque asiatique de développement, la Banque Mondiale et l’Union Européenne ont oeuvré et continuent d’oeuvrer pour que des projets infrastructurels cohérents voient le jour pour contribuer au désenclavement et à la diffusion du développement dans les pays traversés. Sur la question sécuritaire, il est intéressant de constater que la division traditionnelle des tâches entre les deux grands voisins de la région – l’économique pour la Chine avec la BRI, le sécuritaire pour la Russie avec ses bases militaires – a été bousculée par moments, avec l’investissement de la Chine dans la formation des gardes-frontières de certains pays, comme le Tadjikistan, son intérêt grandissant pour les questions de sécurité intérieure des pays traversés par les projets de la BRI. Toutefois, au début de l’année, les émeutes du Kazakhstan ont donné lieu à l’entrée sur le territoire kazakhstanais de troupes russes, tandis que la Chine se tenait à distance.

Les obstacles institutionnels nationaux. Tant que le niveau de corruption restera ce qu’il est dans la région, l’efficacité des programmes d’équipement en infrastructure sera limitée par les surcoûts que cela induit. On revoit pointer ici l’hypothèque politique déjà vue à l’échelle de la région : la corruption n’est pas un problème pour un pouvoir autoritaire, tant qu’elle ne crée pas de contre-pouvoir efficace. C’est donc un piège classique du sous-développement dans lequel l’Asie centrale se trouve actuellement et qu’il faut parvenir à briser, en créant les conditions d’une demande plus forte de responsabilité politique de la part de la population, accompagnée d’une amélioration de la qualité de la gouvernance économique et politique et d’une hausse de la productivité dans les entreprises. Ce cercle vertueux est toujours difficile à instaurer, car il va à l’encontre des intérêts immédiats des clans au pouvoir.

Lors d’une réunion du Conseil économique suprême eurasien le 27 mai 2022, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a évoqué la mise en oeuvre du projet “Eurasian Agroexpress” qui, selon lui, permettrait un approvisionnement régulier sans entrave des produits agricoles par voie de chemin de fer, notamment pour les échanges avec la Chine. Il a également rappelé que les sanctions doivent mener à lier de nouveaux liens avec les Etats Tiers, notamment en termes d’approvisionnement de produits alimentaires prioritaires. Il a évoqué de potentiels accords commerciaux avec l’Égypte et l’Iran, ainsi que des négociations en cours avec l’Indonésie et l’intérêt des Émirats Arabes Unis pour un accord de libre-échange avec l’UEE. Il a salué l’élargissement de la coopération économique, commerciale et industrielle avec la République Populaire de Chine, et compte sur ce partenariat pour le développement en termes d’innovation technologique et numérique. Quelle est la faisabilité de tels accords de libre-échange?

Tout accord de libre échange est théoriquement faisable, dans la mesure où il n’est pas trop contraignant pour les pays concernés. Il faut considérer le contenu concret d’un tel accord et son application sur le terrain pour en juger. Le Belarus n’est pas membre de l’OMC et ne bénéficie donc pas de la clause de la nation la plus favorisée de ses membres. Il a donc intérêt à signer des accords de libre-échange bilatéraux. C’est la tâche de l’UEE, en tant qu’union douanière, que de le faire au nom de ses membres, comme elle l’a fait avec le Vietnam par exemple.

L’ensemble de ces projets semble dépeindre une volonté de totalement s’émanciper économiquement au niveau régional et dans les échanges avec les partenaires, notamment afin de ne plus avoir à craindre les sanctions occidentales. Ces sanctions pourraient-elles à terme ne plus avoir d’impact sur les pays visés?

Les sanctions continueront d’avoir un impact sur la Russie et le Belarus tant que les pays tiers concernés garderont des liens économiques avec les pays de l’OCDE qui ont prononcé les sanctions, au premier rang desquels se trouvent les Etats-Unis et l’Union Européenne. Ces pays, comme la Chine le fait aujourd’hui, pèseront avec soin les conséquences potentielles pour leurs entreprises de participer au contournement des sanctions. Dans certains cas, nouer des relations économiques avec les entreprises russes ne constitue pas une violation des sanctions. Dans d’autres cas, oui. Quoi qu’il en soit, l’impact des sanctions se fera sentir.

Quelle serait la conséquence d’une telle intégration économique régionale sur l’économie européenne?

Cela dépendra des formes que prendront les diverses intégrations que vous mentionnez. Elles sont actuellement à géométrie variable et très faiblement contraignantes pour les parties, donc sans conséquence importante pour les pays tiers et l’Union européenne.

Quel est l’avenir de l’UEE, et à terme, ne serait-elle pas plutôt vouée à se fondre au sein de l’OCS, à savoir que le poids de la Chine tend à être clairement indispensable dans la réalisation de cette intégration?

Pour l’instant, la Russie a toujours soigneusement évité de donner un contenu économique à l’OCS, car l’asymétrie économique vis-à-vis de la Chine est trop forte à son détriment et risquerait de lui faire perdre son influence dans cette instance. Si la Chine obtient d’introduire de manière sérieuse les questions économiques dans l’OCS, voire d’intégrer l’UEE à celle-ci, cela voudra dire qu’elle aura forcé la Russie à le faire. Ce serait le signal d’un affaiblissement majeur de la Russie dans la région. Cela ne pourrait, à mon sens, être possible que dans le scénario où la situation économique russe se serait dégradée à un point tel que Vladimir Poutine serait prêt à abandonner des éléments importants de sa souveraineté économique au profit de la Chine pour limiter les dégâts. La probabilité d’un tel scénario m’apparaît assez faible.

Pensez-vous que la nouvelle donne économique du pays soit susceptible de fragiliser le pouvoir de Vladimir Poutine ? Y-a-t-il des changements depuis les sanctions internationales dans les rapports qu’entretiennent en Russie le pouvoir politique et le pouvoir économique, souvent qualifié d’ « oligarchie » ? Ou la plus grande menace pour le président Poutine ne provient-elle pas plutôt des milieux de l’armée et du renseignement?

Dans le passé récent, ce sont les questions économiques et sociales qui ont fragilisé le pouvoir de Vladimir Poutine en Russie et les questions militaires qui l’ont renforcé. On est actuellement dans une situation ou ces deux dynamiques peuvent entrer en conflit direct l’une avec l’autre, selon deux modalités différentes :

La première modalité du conflit, c’est le coût de la guerre pour l’État et l’économie russes. Les dépenses militaires ont plus que doublé, mais sont financées par la hausse de la rente permise par l’envolée des prix du pétrole et le maintien d’une demande internationale pour les hydrocarbures. Si l’une ou l’autre des deux sources de revenus venait à manquer, les dépenses sociales nécessitées par la crise économique pourraient alors rapidement être sacrifiées au profit du militaire, ouvrant la voie à des contestations socio-politiques fortes, voire potentiellement incontrôlables. C’est un effet secondaire de la nature rentière du modèle de développement russe. Coupez la rente et l’État ne peut plus assumer toutes ses fonctions actuelles.

Dans la deuxième modalité du conflit, le coût de la guerre ne serait plus supporté par l’État russe au niveau requis, faute de ressources. Cela entraînerait à la fois un sous-financement des opérations et des échecs militaires sur le terrain. Ces deux éléments pourraient rétroagir sur le soutien de la population à l’opération – qui décline depuis quelques semaines, selon des observateurs russes. Le militaire ne viendrait plus compenser les difficultés économiques et la contestation pourrait se diffuser.

Avec mes étudiants de l’Inalco, nous avons suivi de près jusqu’en mai 2022 les rapports publics des décideurs hors Vladimir Poutine (une centaine de responsables économiques, politiques et administratifs) à la guerre. Nous n’avons pu trouver aucune indication d’une conversion générale dans les cercles de pouvoir à des positions hostiles à Vladimir Poutine et à la guerre, sauf pour ceux des décideurs qui ont pris leurs précautions en quittant auparavant le territoire, et qui ont de ce fait perdu une grande part de leur pouvoir antérieur. Dans l’incertitude ambiante, une chose me semble sûre : si un complot était ourdi dans les cercles du pouvoir russe, il devrait, pour avoir quelque chance de réussir, être suffisamment discret pour que les Occidentaux n’en voient aucun signe…

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