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Entretien avec Catherine Poujol – Les politiques multi vectorielles de l’Asie centrale

Publié le 01/07/2023
29 min de lecture
Par Eurasia Peace
Entretien

Historienne et professeure à l’Institut National des Langues et des Civilisations Orientales (INALCO) où elle codirige l’Observatoire des États post-soviétiques, Catherine Poujol est titulaire de la chaire « Histoire et Cultures de l’Asie centrale ». Elle est également l’ex-directrice de l’Institut Français des Études d’Asie centrale (IFEAC) et Chevalier de l’Ordre National du Mérite depuis 2017. Spécialiste de l’Asie centrale et des périodes de transition, ses domaines de recherche concernent entre autres l’histoire et la civilisation de l’Asie centrale moderne et contemporaine, les études comparées sur la transition coloniale, soviétique et post-soviétique, ou encore la gestion des risques sanitaires, environnementaux, sociaux et des crises multiples

Un entretien a retrouver dans le dossier Les politiques de désenclavement en Asie centrale

EurasiaPeace : Le Forum international d’Astana au Kazakhstan, qui s’est tenu les 8 et 9 juin 2023 à Astana, a vocation à devenir une plateforme permettant d’unir les efforts de la communauté internationale pour résoudre les problèmes mondiaux. Le forum a réuni des délégués de haut niveau de gouvernements, d’organisations internationales, d’entreprises et d’universités pour un dialogue sur des questions telles que le changement climatique, les pénuries alimentaires et la sécurité énergétique. Pensez-vous que cet évènement va renforcer la position de l’Asie centrale en la plaçant au centre du jeu international ?

Catherine Poujol : Il convient de noter que le forum international organisé à Astana n’est pas le premier de ce genre. La capitale kazakhe est depuis longtemps un centre diplomatique actif. En fait, le premier groupe de discussion sur l’intégration régionale de l’Asie centrale s’est tenu à Moscou en 1998, avant d’évoluer vers le Forum économique d’Astana en 2008. Sous la direction du président Tokaïev, ce forum a été étendu pour devenir un événement international majeur, avec pour objectif spécifique d’inviter les puissances moyennes. Le Kazakhstan souhaite également intégrer les BRICS, même si d’autres pays que les puissances moyennes sont aussi présents.

Lors de ce forum, des sujets tels que le mouvement des non-alignés ont été abordés. Ces pays cherchent à exister indépendamment des grandes puissances et donc à trouver des solutions en tant que puissances moyennes, comme la Turquie, l’Iran et les pays du Moyen-Orient. Le forum a attiré plus de 4 000 délégués.

Cette année, les principales puissances voisines, notamment la Russie, la Chine, la Turquie, ainsi que les Etats-Unis à travers le secrétaire d’État américain, ont participé à cet événement en Asie centrale. Il semble donc que l’Asie centrale, qui avait du mal à se faire entendre sur la scène internationale, soit maintenant à l’honneur. Cette région est perçue non seulement comme une source de ressources naturelles très demandées, mais aussi comme une « zone de passage », en particulier le Kazakhstan. Le prochain sommet est prévu dans un an, et cet événement sera désormais une réunion régulière, marquant l’importance croissante de la région.

Il est souvent question de “politiques multivectorielles” pour qualifier les politiques étrangères des pays d’Asie centrale, notamment le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Qu’entend-on exactement par ce concept ? Quels sont selon vous, les objectifs et les principes fondamentaux de ces politiques ?

L’origine de cette politique multi-vectorielle découle probablement d’une vision néo-réaliste des relations internationales, initiée par les États-Unis. Dans les années 1990, plusieurs conseillers américains ont proposé leur aide à Nursultan Nazarbaïev au début de l’indépendance du Kazakhstan en 1992. Conscients de l’environnement géographique et stratégique des pays d’Asie centrale, notamment du Kazakhstan, ils ont suggéré une approche pragmatique et équilibrée pour éviter que ces pays ne tombent « sous la coupe d’un autre » ou ne deviennent les vassaux d’une puissance étrangère. Ainsi, au lieu de se concentrer sur un seul centre de pouvoir étranger, ils ont recommandé une politique multi-centrée. Au fil du temps, cette stratégie a pris le nom de politique multi-vectorielle. Nursultan Nazarbaïev a publié plusieurs articles dans ce sens, soulignant l’importance d’assurer la sécurité du Kazakhstan une fois que le pays s’est débarrassé de ses 1 200 têtes nucléaires avec l’aide des États-Unis. Cette démarche a conduit à une situation où le pays était considéré comme vulnérable et cherchait à s’entourer de grandes puissances. Nazarbaïev a affirmé que le Kazakhstan allait collaborer, échanger et faire du commerce avec tous les pays, dans le but de garantir le bien-être et la stabilité du pays. C’est ainsi que la politique multi-vectorielle est née. D’autres pays de la région ont adopté une posture similaire, notamment l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, à l’exception du Turkménistan qui a choisi la voie inverse en proclamant sa neutralité perpétuelle et en refusant de rejoindre toute grande organisation. Toutefois, cette position est en train d’évoluer, mais nous y reviendrons ultérieurement.

Ces politiques multi vectorielles sont-elles susceptibles de contribuer au développement économique de ces deux pays ?

Effectivement, la politique multi-vectorielle de ces pays contribue de manière significative à leur développement économique. Si ces pays étaient restés seuls face à la Russie, cela aurait été problématique. Ils ont donc fait le choix de diversifier leurs partenariats et de solliciter l’aide de différents acteurs internationaux. Ces pays bénéficient de l’Union européenne qui apporte des investissements importants ainsi qu’une aide à l’éducation grâce à des programmes tels qu’Erasmus. Ils obtiennent également des prêts de la part de la Chine. Cette approche reflète un choix raisonné de la part de pays pragmatiques qui cherchent à tirer parti de toutes les opportunités disponibles pour favoriser leur développement économique.

Le pays du Kazakhstan a subi de grands bouleversements depuis quelques années, en particulier l’année 2022 fut marquée par des manifestations qui ont eu lieu en janvier. Enfin, le 5 juin 2022, un référendum constitutionnel a été organisé par le président entrant Tokayev afin d’ouvrir la voie à un “Nouveau Kazakhstan”. Une réforme menant à une limitation des mandats présidentiels à un septennat unique et non reconductible, à des mesures sociales de soutien à la jeunesse, de réforme des retraites et du domaine de la santé, ainsi qu’à une libéralisation économique. Quels sont les changements observés après quelques années de ce nouveau mandat présidentiel ? Constatez-vous de nouvelles mesures ou des initiatives nouvelles ? Pourriez-vous nous dresser le bilan de ces changements constitutionnels notamment dans les régions à l’origine des soulèvements de janvier 2022 ?

Après les événements dramatiques qui ont frappé le pays et ébranlé sa stabilité, la tâche du président Tokaïev est délicate. Lorsqu’il a pris ses fonctions, succédant à Nursultan Nazarbaïev, il s’est engagé à être un président « à l’écoute » et attentif à la population kazakhstanaise. Il a fait preuve d’une réelle reconnaissance des problèmes existants dans la société, tels que le manque de redistribution des richesses et les inégalités liées au développement du Kazakhstan. Il a également souligné la présence d’une oligopole qui a tiré profit des ressources du pays, et il a exprimé la volonté de s’en défaire. Ces idées et intentions ont été exprimées avant même la tenue du référendum constitutionnel. Ce référendum a été mis en place pour montrer que le président Tokaïev renonçait à certaines prérogatives. Il a ainsi affirmé qu’il ne serait plus le président du parti au pouvoir et que son mandat de sept ans ne serait plus renouvelable. Par ailleurs, le président Tokaiev a créé « une agence de planification stratégique », qui a comme objectif de faire le « reset » (en anglais) du système de gouvernance du pays et donc créer le « Nouveau Kazakhstan ». Il s’agit d’un organisme chargé de coordonner tous les efforts avec un slogan : « Débureaucratiser, lutter contre la corruption, être efficace, créer un état de droit, une société plus juste et inclusive, ainsi que donner la priorité au capital humain ». Si un tel discours avait été prononcé il y a plusieurs années, il aurait pu être critiqué comme étant de la politique visant à gagner des élections. Cependant, dans le contexte actuel d’un pays entouré de régimes politiques très verticaux, déconnectés du peuple, la population veut croire en ce discours. Il existe une réelle volonté de restaurer la confiance rompue entre la population et les élites du Kazakhstan. Les réformes entreprises sont d’une ampleur considérable et visent également à rendre l’économie du pays plus attractive. Les réformes sociales sont censées stimuler l’économie en attirant les investisseurs qui se détournent vers d’autres régions. Ainsi, le Kazakhstan perçoit une opportunité à saisir. Il est encore trop tôt pour discuter des résultats de ces réformes, mais il est important de soutenir l’esprit du changement qui est en cours. De plus, la reconnaissance de l’existence d’une opposition témoigne d’une évolution dans ce type de pays, d’un espace permettant à quelques opinions alternatives de s’exprimer, ce qui indique qu’il y a des changements notables avec ce nouveau mandat.

L’année dernière, l’oléoduc du Consortium Caspian Pipeline (CPC), qui transporte environ 80 % des exportations pétrolières du Kazakhstan depuis la mer Caspienne jusqu’au port russe de Novorossiysk situé sur la mer Noire, a été bloqué par la Russie pendant un mois. Par la suite, le président Tokaiev s’est rendu en Russie, mais les vannes de l’oléoduc ont de nouveau été fermées. De ce fait, le Kazakhstan a besoin de multiplier ses partenaires et les relations avec d’autres puissances. Que pensez-vous de la tentative de prise de distance avec la Russie qui s’est accrue avec la guerre en Ukraine? Est-ce que cela est aussi lié à la stratégie de développement Kazakh à l’horizon 2050 afin de se faire une place au sein des meilleures économies mondiales ?

Je pense que la prise de distance avec la Russie n’est pas liée à la stratégie de développement, qui d’ailleurs avait été proposée officiellement en 2012. A cette époque le Kazakhstan ne pouvait pas se distancier de la Russie. Cette distance date de l’annexion de la Crimée, que Nazarbaev n’avait pas reconnu et qu’aucun président aux alentours n’avait reconnu d’ailleurs. Ainsi, cela a entraîné des conséquences. Cette distance a commencé à partir de cette non-reconnaissance. Le Kazakhstan est tout à fait conscient de ses contraintes économiques, avec la « maladie hollandaise » et le tout pétrole, le tout gaz… c’est un pays qui regorge de ressources dont l’uranium et des ressources humaines. Le Kazakhstan fait face à une deuxième contrainte liée à l’acheminement de ses richesses, notamment de ses matières premières, qui transitent par la Russie. En tant qu’ancien pays de l’Union soviétique, le Kazakhstan cherche à diversifier ses voies d’évacuation. Il explore des alternatives telles que l’utilisation de la Mer Caspienne et il envisage une voie sud ainsi que d’un oléoduc vers la Chine. Toutefois, la situation s’est complexifiée par la guerre en Ukraine, où les robinets d’approvisionnement peuvent être fermés par la Russie, qui dispose ainsi d’un moyen de pression. C’est pourquoi le Kazakhstan accélère le développement du corridor médian, qui passe par la Chine et la Turquie, car il est impératif de sortir de cette situation problématique. Pour autant l’uranium n’est pas sanctionné, il continue de passer par la Russie et le port de St Pétersbourg.

Pourriez-vous nous parler de l’évolution récente de la relation entre la Russie et le Kazakhstan ? Qu’en est-il pour les autres pays d’Asie centrale ?

Repartons des évènements qui ont eu lieu en janvier 2022 au Kazakhstan ! Le président Tokaiev est resté au pouvoir par l’intermédiaire de la Russie, qui a accepté dans le cadre de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) d’envoyer un contingent de soldats russes, biélorusses, arméniens, kirghizes et tadjiks, c’était une première dans l’histoire. Cependant, un mois plus tard, l’intervention spéciale en Ukraine s’est produite, et Tokaïev avait précédemment déclaré qu’il ne reconnaîtrait pas les républiques autoproclamées, qu’il soutenait le droit international. En conséquence, des menaces ont rapidement émergé sur les réseaux sociaux en Russie par le biais de blogueurs, affirmant : « Vous, les Kazakhs, vous n’êtes pas reconnaissants, et votre terre ne vous appartient pas. Après l’Ukraine, vous êtes les prochains sur la liste. » Ainsi le Kazakhstan vit sous cette menace constante.

Le 18 et 19 mai 2023 dans la ville de Xi’an en Chine, le président chinois a organisé le premier sommet avec 5 pays de l’Asie centrale dont le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, dans l’objectif de raviver l’initiative de la Nouvelle Route de la Soie lancée il y a 10 ans. Par ailleurs, l’influence grandissante de la Chine dans la région n’est pas sans provoquer une certaine méfiance parmi la population, notamment au Kazakhstan. En effet, la répression exercée par le pouvoir chinois dans la province du Xinjiang à l’encontre des Ouïghours, n’y est pas étrangère. Qu’est-il ressorti exactement de ce sommet ? Quel était l’objectif du président Xi-Jinping ? A-t-il été rempli ? Et au-delà quelle est la nature des relations des différents pays d’Asie centrale avec la Chine ?

Au préalable il faut savoir que les pays d’Asie centrale sont sinophobes (aversion pour la Chine), la Chine le sait, et elle en est consciente. J’étais à une conférence à Shangaï et j’ai pu constater ce sentiment. La sinophobie ne se limite pas uniquement à la question des Ouïghours, et elle est particulièrement présente au Kazakhstan en raison de l’accord secret du gouvernement kazakh qui avait souhaité concéder des millions d’hectares de terres arables aux Chinois. Cette transaction a suscité d’importantes manifestations, forçant le gouvernement à reculer et à modifier sa politique. Par conséquent, la question de l’influence chinoise est devenue très sensible pour les Kazakhs. Par ailleurs au Kirghizstan, entre 2016 et 2020, il y avait régulièrement des magasins, des entreprises chinoises qui brûlaient. En Asie centrale, on observe souvent des projets de construction entrepris par des entreprises chinoises qui se cachent derrière des palissades. Les habitants de la région sont bien conscients que malgré ces investissements massifs, très peu, voire aucun travailleur local n’est embauché. Par conséquent, cela n’a aucun impact positif sur le marché du travail et ne constitue en aucun cas une aide véritable dans ce domaine. Mais en même temps, les Chinois constituent la puissance qui prête le plus sans aucune condition (contrairement à l’UE), ainsi, le Kirghizstan et le Tadjikistan (les deux pays les plus pauvres de la région), sont endettés à plus de 50% auprès de la Chine. De plus, il y a une modification du contexte géopolitique mondial depuis 1 an et demi. Ce n’est pas la première fois qu’à lieu un sommet avec un format 1 pays +5, invention déjà à l’œuvre depuis longtemps. Xi-Jinping veut affirmer la spécificité de la politique chinoise, il veut montrer à Vladimir Poutine, que jusqu’à présent ils se partageaient l’Asie centrale, la Russie assurait la sécurité, la Chine assurait les investissements économiques. C’est une façon de dire : « L’Asie centrale c’était votre étranger proche, mais maintenant c’est aussi notre étranger proche ». De plus, juste avant de se rendre au sommet de l’Organisation de Coopération de Shangaï (OCS) à Samarcande, Xi-Jinping a fait un arrêt au Kazakhstan le 13 septembre 2022, son premier voyage après la crise du COVID-19 en dehors de la Chine, pour rencontrer et avertir le Président Tokaev en ces termes : « Au cas où vous seriez attaqués par une puissance étrangère, nous serons là pour défendre votre territoire national. » – cette phrase est à lier à sa position sur la notion d’ « intangibilité des frontières nationales ».

Le 16 mars 2023, un sommet extraordinaire s’est tenu à Ankara, la capitale de la Turquie, rassemblant les présidents des pays membres de l’Organisation des États turciques. L’objectif de ce sommet sur le thème «Gestion des urgences en cas de catastrophe et aide humanitaire» s’est tenu à la suite des tremblements de terre qui se sont produits en Syrie et en Turquie. Durant ce sommet ont été également évoqués les grandes perspectives géopolitiques afin de définir une feuille de route pour la politique multi- vectorielle entre les États turciques. Ces projets ambitieux englobent notamment le secteur de l’énergie, avec des infrastructures telles que l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et le gazoduc transanatolien, qui assurent les connexions énergétiques entre les États turcophones et l’Europe en passant par la Turquie. Quelles sont les principales interactions culturelles et linguistiques entre la Turquie et les États turcophones de l’Asie centrale, et comment ces interactions ont-elles évolué au fil du temps ? Quels sont les intérêts pour ces pays d’un tel rapprochement ?

La Turquie, et l’Asie centrale n’ont pas de frontières communes et non pas eu beaucoup de relations dans l’histoire. En revanche, en 1991 et cela a débuté également avec la Perestroïka, la Turquie a redécouvert ses « cousins d’Asie centrale ». Il y a eu un engouement extraordinaire. Or la Turquie, à cette époque, n’était pas dans une trajectoire économique qui lui permettait d’avoir ce rôle de « nouveau grand frère ». De toute manière, les pays d’Asie centrale n’étaient pas prêts à avoir un nouveau grand frère, sortant tout juste du giron de la Russie. Pendant cette décennie, la Turquie a créé une union des États turcophones avec des sommets en Turquie. C’était une première initiative. Durant cette première décennie, la Turquie s’est dotée de nombreux outils de soft-power : des agences culturelles, commerciales, entrepreneuriales, juridiques etc. Ensuite dans la deuxième décennie, en 2009, afin de permettre un essor, la Turquie a créé un conseil des Etats turciques. Dans la même période va s’ouvrir une Académie turcique à Astana au Kazakhstan à l’intérieur de la Pyramide de la Paix de Norman Foster avec une bibliothèque de 50 000 ouvrages, un musée… Dans cette académie, de nombreux livres sont publiés, dont récemment les premiers manuels communs d’histoire, de géographie, de littérature turcique c’est-à-dire turc et d’Asie centrale. Ainsi pour la petite anecdote dans un volume sur le Kazakhstan pour la première fois le mot « colonisation de la Russie » est indiqué. Auparavant il aurait été inconcevable d’employer ce terme-là car l’historiographie soviétique parlait de « rattachement volontaire des steppes kazakhes à la Russie ». Certes, ce sont des peuples qui ont une origine commune, provenant d’un fond turcique commun : ils sont unis par leur religion, étant tous musulmans sunnites, de rite hanafite, ce qui crée des liens étroits entre eux. Le rêve panturquiste qui a plus d’un siècle fut animé par les intellectuels. En résumé, l’idée d’union des peuples turcs n’est pas nouvelle et est recyclée un siècle après. Notamment par le lancement du projet de l’Armée touranienne en 2013, des livres communs, la volonté de modifier les alphabets. Ils sont à la manœuvre et c’est donc le moment de la Turquie. Elle s’est impliquée activement dans la nouvelle guerre du Karabakh opposant l’Arménie à l’Azerbaïdjan en septembre 2020, en utilisant notamment ses drones très efficaces. Ainsi, après ces évènements, la Turquie décide de revenir vers l’Asie centrale, ce à quoi les dirigeants centrasiatiques semblent beaucoup plus intéressés (à l’exception des Tadjiks qui achètent leurs drones à l’Iran). C’est le moment également, où la Turquie va rencontrer la Chine en bilatéral, ce qui était inimaginable auparavant mais qui est également lié à la stratégie des Routes de la Soie et à l’ouverture de nouveaux corridors. Il y a donc un basculement d’influence en cours et il convient de suivre de près la présence croissante de la Turquie dans cette région.

Les relations entre l’Iran et l’Asie centrale sont complexes et multifacettes, impliquant des aspects politiques, économiques et culturels. L’Iran entretient des liens historiques et culturels avec plusieurs pays d’Asie centrale. Sur le plan économique, l’Iran et les pays d’Asie centrale cherchent à développer leur coopération dans divers secteurs tels que l’énergie ou les transports. Par exemple, des projets d’infrastructures énergétiques ont été envisagés, notamment des pipelines reliant l’Iran à certains pays d’Asie centrale pour faciliter l’exportation de gaz naturel mais aussi dans cet esprit fût négocié le traité de la mer Caspienne, et signé en 2018 par l’ensemble des États bordant la mer Caspienne afin de créer une plateforme énergétique. Ainsi, quels sont les défis et les opportunités auxquels l’Iran et les pays d’Asie centrale sont confrontés dans leur relation bilatérale ? Comment la politique étrangère de l’Iran vis-à-vis de l’Asie centrale a-t-elle évolué au fil du temps et quelles sont les motivations derrière ces changements?

L’Iran est un voisin immédiat de deux pays d’Asie centrale et proche du Tadjikistan avec lequel il partage une langue très proche sans pour autant avoir le même alphabet. Ainsi, au début de l’indépendance en Asie centrale, l’Iran était bridé par le chiisme du pays face au sunnisme qui revenait en force avec le renouveau de l’islam, et il y avait un souci de défiance par rapport à cela. Puis, l’Iran fut un voisin historique difficile avec notamment des relations compliquées avec l’Ouzbékistan lorsque c’était encore le khanat ouzbek, et il y a des contentieux entre ces pays. Malgré tout, des routes étaient ouvertes, des camions de transports iraniens circulaient avec des produits iraniens, des tapis, des moquettes, on ne peut pas dire qu’il n’y avait pas de relations. Cependant, il y a eu une deuxième phase difficile lorsque l’accord nucléaire a été abandonné par les États-Unis et à ce moment est apparu cet isolement très néfaste de l’Iran pour la population et le pays entier. Ainsi, il a cherché à avoir de nouveaux partenaires et à sortir de son isolement, et s’est intéressé aux pays d’Asie centrale. Pour l’Iran ce qui peut jouer en sa faveur est la proximité géographique des pays d’Asie centrale, ainsi que de sa grande frontière avec le Turkménistan, qui peut être une porte d’entrée d’un commerce important. La deuxième opportunité sera à creuser mais concerne l’histoire de la monnaie cryptée chinoise. L’Iran a adhéré à ce système-là en contournant l’utilisation des dollars pour commercer via les monnaies cryptées chinoises. De plus le commerce via la mer Caspienne pourra être un point stratégique. Par ailleurs, il est à noter le renforcement de la relation Russie/ Iran est actuellement à prendre en compte. Même si ces relations sont historiques, ce partenariat s’est développé, et une confiance s’est accrue depuis l’affaire de l’Ukraine.

D’après le communiqué conjoint entre le Kazakhstan et la France de novembre 2022 : Le Kazakhstan est le premier partenaire économique de la France en Asie centrale – en tant que fournisseur de pétrole et d’uranium – et la France est l’un des principaux investisseurs au Kazakhstan. Ils sont donc des alliés stratégiques. Olivier Becht, le ministre français du Commerce extérieur s’est d’ailleurs rendu le mardi 2 mai au Kazakhstan. Cette visite avait comme objectif d’évoquer l’installation de la centrale nucléaire au Kazakhstan par l’intermédiaire de la France. Pourriez-vous nous en dire plus sur l’avancée de ce projet? Quels sont les autres axes de ce partenariat entre les deux pays?

Je ne suis pas une spécialiste des relations entre la France et le Kazakhstan, mais je m’intéresse quelque peu à ces questions. J’ai entendu dire qu’une délégation kazakhstanaise s’était rendue en France pour se renseigner sur le nucléaire et qu’ils avaient visité Flamanville, ce qui a entraîné de nombreux échanges. La visite du ministre français est un bon signe quant à l’avancement du projet. J’ai été surprise par ces développements, car j’avais entendu dire que le Kazakhstan était courtisé par la Russie, qui envisageait de lui fournir une centrale nucléaire pour régler son déficit d’énergie électrique à venir. Cependant, il semble que ce soit plutôt l’Ouzbékistan qui discute avec Rosatom en vue de bénéficier d’une centrale. Je ne suis pas au courant des détails, car il s’agit d’une question stratégique et je ne dispose pas de plus d’informations à ce sujet.

Les énergies de transition sont au cœur de l’actualité géopolitique mondiale notamment en raison du réchauffement climatique et des bouleversements climatiques qui apparaissent. Le Kazakhstan souhaite se différencier par l’utilisation de l’hydrogène, et précisément l’hydrogène vert. Quelles sont les cartes en jeu pour ce pays ? Qu’en est-il pour les autres pays d’Asie centrale ?

Le Kazakhstan a investi 50 milliards de dollars afin de lancer l’industrie d’énergie verte avec plusieurs opérateurs. J’ai également lu que l’entreprise Total avait un projet de parc éolien sur le territoire. Il est important de noter que le Kazakhstan est un vaste pays exposé aux vents arctiques, ce qui en fait un endroit propice pour l’énergie éolienne. Le pays a également pris conscience, tout comme les autres pays d’Asie centrale, de sa vulnérabilité en termes de ressources hydriques car il y a peu d’eau dans les villes. Les glaciers des pays situés en amont, tels que le Kirghizistan et le Tadjikistan, fondent à un rythme alarmant. Ils sont très soucieux de développer l’énergie verte. C’est une question de survie et de sécurité nationale. Leur volonté est de diversifier leurs partenaires et ils veulent être attractifs au niveau des investissements. Ils ont compris les enjeux.

Quel est l’avancement actuel de nouvelles routes de transports d’hydrocarbure et de la stratégie “global Gateway” de l’Union Européenne pour ce qui concerne l’Asie centrale ?

J’ai eu connaissance de cette stratégie de Global Gateway de l’Union Européenne il y a peu de temps. En 2007 il y avait eu une première stratégie de l’UE pour l’Asie centrale, puis en 2019 une deuxième stratégie a vu le jour, présentée à Bichkek, au Kirghizstan. Cette stratégie globale est la réponse de l’Union européenne aux Routes de la Soie. Toutefois les Routes de la Soie chinoises annoncent un investissement de 800 milliards alors que, dans la balance, l’UE a un investissement de 300 milliards. De plus, en novembre 2022 à Samarcande en Ouzbékistan, s’est tenue une conférence sur les corridors et la stratégie Gateway. Il y a eu des mises en place, des appels à projets et je me suis aperçue qu’il y a une stratégie de réponse aux Nouvelles Routes de la Soie, ce qui est une bonne nouvelle.

La région d’Asie centrale est soumise à des risques d’instabilité liés à ses conflits frontaliers notamment au Karakalpakistan et au Haut-Badakhshan mais aussi à la situation afghane qui inquiète particulièrement l’ensemble de ces pays. Comment ces différentes sources de tensions influent sur les relations entre pays centrasiatiques et sur leurs politiques de désenclavement économique ?

Au Karakalpakistan, il ne s’agit par d’un conflit frontalier, mais d’un problème politique avec Tachkent : c’est une république autonome, issue de l’URSS, à l’intérieur de l’Ouzbékistan. Comme le Kazakhstan a effectué une réforme constitutionnelle en 2022, l’Ouzbékistan a également fait une réforme constitutionnelle et dans un de ces articles il y avait un amoindrissement des droits du Karakalpakistan, ce qui a immédiatement provoqué des manifestations. Le gouvernement ouzbek a reculé, et il a enlevé cette clause, puis tout est rentré dans l’ordre. Il ne faut pas causer préjudice aux droits de certaines populations qui ne sont pas majoritaires dans le pays. Quant aux conflits frontaliers, ils ont toujours existé, parce que les frontières ont été démarquées de façon insatisfaisante à l’époque soviétique, voire pas démarquées du tout. Cependant, lorsque ces pays sont devenus indépendants, cela a engendré de nombreux problèmes internationaux. Il a fallu créer de toute pièce les frontières. Sous Islam Karimov, il y a eu de nombreux conflits frontaliers, mais à l’arrivée au pouvoir en 2016 de Shavkat Mirziyoev, à la présidence de l’Ouzbékistan, les conflits ont été assainis. En revanche sont restés problématiques des zones de frontières entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, et cela se manifeste de façon récurrente depuis des années. Il y a beaucoup de commerce d’armes, de drogues, ce sont des zones très compliquées. Concernant le Haut-Badakhshan, qui est une région autonome (oblast) du Tadjikistan, où vivent des populations non tadjikes, chiites ismaéliens, adepte de l’Agha Khan, il y a des problèmes divers : exercice du pouvoir, conflits d’intérêt, ou problèmes d’électricité qui est produite au Tadjikistan mais revendue à l’Afghanistan. Enfin, il y a bien entendu le problème de sécurité de l’Asie centrale depuis 50 ans posé par la situation au sud, en Afghanistan qui est très complexe. En effet, l’Asie centrale a connu le voisinage des premiers talibans en 1999-2000. 20 ans après ce sont à leurs enfants qu’ils ont affaire. Aucun Etat d’Asie centrale n’a reconnu le gouvernement des talibans, même si chacun veut poursuivre les échanges commerciaux et les projets d’infrastructure. En raison de ses 1400 kilomètres de frontières avec l’Afghanistan, le Tadjikistan est particulièrement exposé aux défis sécuritaires. La présence de groupes islamistes dans le pays, en particulier dans la zone frontalière avec le Tadjikistan représente une difficulté majeure, même pour les talibans. La situation en matière de sécurité est très préoccupante, et personne ne parvient réellement à gérer efficacement cette problématique. Cette situation suscite des inquiétudes généralisées. Par l’intermédiaire de l’OTSC, le Tadjikistan compte sur le bataillon russe, pour être aidé. De plus l’Ouzbékistan qui est à coté n’est plus membre de ce traité depuis 2012. Ce n’est pas l’OCS qui va pouvoir aider les voisins de l’Afghanistan en cas de problèmes, car ce n’est pas une organisation militaire. La menace est consubstantielle à l’histoire afghane contemporaine depuis 50 ans. Il y a également 800 km de frontières de l’Afghanistan avec le Turkménistan, qui ne sont pas sécurisés et il existe juste à côté des canaux d’irrigation alimentant la capitale. Ce sont des zones très fragiles. Pendant les 30 dernières années, le Turkménistan a maintenu une position neutre vis-à-vis des organisations internationales. Cependant, depuis la crise du coronavirus entre 2021 et 2022 (qu’il n’a pourtant pas assumée), le Turkménistan a rompu sa neutralité en rejoignant la nouvelle Organisation des États turciques, le 11 novembre 2022. Par conséquent, il a abandonné sa neutralité et est devenu un participant actif dans le corridor médian. En conclusion, il est évident que le syndrome afghan et la menace qui en découle demeurent une préoccupation majeure au sein des pays d’Asie centrale.

Entre guerre en Ukraine et conflit afghan, dans un contexte de développement des “Nouvelles Routes de la Soie”, et compte tenu du contexte international qui voit un rapprochement soutenu des BRICS avec des pays aux dérives autoritaires comme l’Iran ou la Turquie, comment voyez-vous l’avenir des relations entre les pays d’Asie centrale et l’UE?

Je le vois comme l’unique possibilité que ces pays ne tombent pas dans la dérive autoritaire. Je considère avec tristesse le Kirghizstan, à cause du président actuel qui est le meilleur ami de la Russie après la Biélorussie, ce qui n’est pas le cas de toute la population. Il faut savoir qu’il y a un clivage incroyable à l’intérieur des familles, des classes d’âge. Cette guerre en Ukraine a un énorme impact. L’UE a sa carte à jouer. Elle est très bien vue au Kazakhstan et en Ouzbékistan. Si nous avons une vraie politique multi vectorielle, il n’y a plus que deux vecteurs : un vecteur qui impose un pouvoir autoritaire et l’UE qui peut proposer autre chose. Nous avons des valeurs à défendre, l’UE doit affiner son discours : parler des droits de l’homme et de la démocratie n’est pas suffisant. Il faut parler et évoquer d’autres termes telle que la justice sociale et il faut parler de choses que les populations comprennent. L’Union européenne doit davantage démontrer qu’elle est le principal donateur en Asie centrale, accordant le plus d’argent et offrant le plus grand nombre de bourses par ses projets Erasmus. Cependant, l’UE doit revoir sa méthode de communication. En effet, bien que le Kazakhstan et le Kirghizstan évoquent la construction d’un État de droit, les peuples de ces pays ne partagent pas la même culture ni la même mentalité en matière de pouvoir. Les élections démocratiques sont souvent perçues comme une faiblesse, ce qui nécessite une approche pédagogique adaptée. Néanmoins, je pense que c’est le moment propice pour l’Union européenne de s’engager encore plus activement dans la région.

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Entretien avec Julien Vercueil – Sanctions et isolement économique de la Russie

Julien Vercueil est économiste de formation, et travaille au sein du CREE-Inalco à l’analyse de la trajectoire macroéconomique de la Russie, dans le contexte de son insertion internationale et de la guerre d’invasion qu’elle a déclenchée en Ukraine. Il a par ailleurs une production scientifique centrée autour de questions plus théoriques, liées aux approches institutionnalistes […]

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Russie
il y a 2 ans

Entretien avec Jeanne Cavelier – Liberté de la presse et guerre informationnelle dans le contexte de la guerre en Ukraine

Jeanne Cavelier est journaliste de formation et a rejoint Reporters Sans Frontières (RSF) il y a 5 ans. Jeanne Cavelier est à la tête du bureau Europe de l’Est et Asie Centrale. Dans ses activités, elle est chargée de la veille quotidienne sur la zone, incluant douze anciens pays de l’URSS (sauf États Baltes). Entretien […]

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