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Entretien avec Alain Cariou – L’Asie centrale au carrefour des puissances : routes, eau et rivalités

Publié le 01/07/2023
26 min de lecture
Par Eurasia Peace
Entretien

Alain Cariou est agrégé et docteur en géographie est actuellement maître de conférences à l’UFR de géographie de Sorbonne Université de Paris. Son principal champ de recherche porte sur les dynamiques de développement régional en Asie centrale et au Moyen-Orient. Il étudie le problème de l’eau en Asie centrale.

Entretien a retrouver dans le dossier Les politiques de désenclavement en Asie centrale : Opportunités et Menaces

Avant de commencer l’entretien, j’aimerais aborder la question de l’utilisation du terme politiques multivectorielles en Asie centrale. Il est important de souligner que tous les pays d’Asie centrale n’adoptent pas une politique multivectorielle. Le Kazakhstan est un exemple de pays qui pratique une telle politique. De plus, il est difficile de parler de politique multivectorielle en ce qui concerne le Turkménistan. Il est essentiel de comprendre que l’Asie centrale ne forme pas un bloc homogène du point de vue géopolitique, économique et des relations internationales.

Merci pour cette précision. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a bouleversé mondial, les pays tentent de diversifier leurs partenaires en particulier dans le domaine des hydrocarbures. Par conséquent, les questions relatives aux nouveaux corridors et aux pipelines se multiplient rapidement et se développent à un rythme soutenu. Quelle est la stratégie adoptée par ces pays d’Asie centrale dans ce contexte ? Quel est l’état d’avancement de la stratégie de l’Union européenne à travers la Global Gateway ?

La politique européenne de Gateway est un concept très vaste qui traite de nombreux enjeux climatique, énergétique, des enjeux de communication, de transport, de démocratie donc c’est un programme global. C’est un programme géopolitique qui date de 2021, qui parait ambitieux mais en réalité, il n’est doté que de 300 millions d’euros d’ici 2027, ce qui est peu.

Répondre aux enjeux précis des hydrocarbures avec un budget de 300 millions d’euros n’est pas viable et l’horizon 2027, semble très proche. On ne peut pas construire des corridors en 3 ans, ce sont des programmes qui se développent sur des dizaines d’années, et qui demandent énormément de fonds. De ce fait, la stratégie de l’Union Européenne dans ce sens est complètement inopérante, ne serait-ce que sur la durée et sur l’intensité des fonds. Les acteurs de ce programme ne sont pas forcément que des Etats, ce sont aussi des firmes multinationales qu’il faut réussir à convaincre. Il faut associer le politique et l’économique dans un projet global, c’est une vision à long terme. L’année dernière Madame Van Der Leyen s’est rendue en Azerbaïdjan au regard de la situation de crise énergétique que l’Europe connaît, pour essayer de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement en gaz, le but était de rencontrer le président Ilham Aliyev afin de lui acheter du gaz (qui est produit dans la mer Caspienne).

Le projet européen implique de drainer du gaz en provenance du Turkménistan, qui possède les quatrièmes plus grandes réserves mondiales de gaz. Cela soulève deux options pour l’Europe : participer à la construction du Transcaspien, projet de gazoduc devant relier le Turkménistan à l’Azerbaïdjan en passant sous la mer Caspienne, afin d’acheminer le gaz turkmène vers l’Europe via la Géorgie et la Turquie ; ou développer une flotte de méthaniers pour transporter le gaz naturel liquéfié en mer Caspienne. Cependant, la réalisation de ces solutions nécessite du temps et des infrastructures telles que des terminaux méthaniers et des flottes de navires. Ce ne serait pas l’Union européenne elle-même qui réaliserait cesinfrastructures, mais des multinationales, ce qui exige une coordination avec les acteurs économiques. Il s’agit d’un projet ambitieux dont la concrétisation est loin d’être garantie, d’autant plus qu’il existe des enjeux géopolitiques en mer Caspienne. Cette région est partagée par l’Iran, la Russie, et le gaz turkmène est en partie vendu en Chine et vers la Russie, qui détenait auparavant le monopole du transport du gaz turkmène. Ainsi, la situation est complexe, d’autant plus que le gazoduc transcaspien suivrait le tracé de l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan), qui traverse le Caucase en passant par la Géorgie et la Turquie. Ce sont des régions politiquement instables avec des tensions entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie et entre la Géorgie et la Russie. La position du président Erdogan vis-à-vis de l’Europe n’est pas forcément fiable sur le plan diplomatique, et cela pose également des problèmes en termes d’investissements, car les coûts sont faramineux et les multinationales peuvent craindre un conflit majeur dans cette région. Le budget de 300 millions d’euros alloué à ce projet ne suffira pas à attirer les grandes entreprises pour y participer.

Cependant, dans le cadre global du projet Gateway, certains éléments semblent plus pertinents pour l’Europe et l’Asie centrale. L’un de ces éléments concerne le projet « digital » visant à connecter l’Asie centrale aux réseaux satellitaires et aux câbles de communication occidentaux, ce qui constituerait une démarche intelligente pour réduire le monopole et l’influence russe dans la région en matière de télécommunication. Actuellement, si vous êtes un État comme l’Ouzbékistan ou le Kazakhstan et que vous souhaitez accéder à Internet, vous devez passer par des prestataires russes. Cela signifie qu’il n’y a pas de liberté d’expression et que la Russie peut exercer des pressions, comme on peut le constater avec la situation en Ukraine et la manipulation médiatique. Ce même schéma est également présent en Asie centrale, une région qui reste sous l’héritage soviétique, où les médias et les moyens de communication sont étroitement contrôlés par la Russie. Ainsi, le projet numérique et satellitaire peut jouer un rôle important pour permettre à l’Asie centrale de se détacher de l’influence russe, qui reste omniprésente du point de vue militaire et géopolitique. De plus, ce projet est plus réalisable à court terme.

L’Europe a toujours de grandes ambitions mais dispose de peu de moyens de financement et d’actions concrètes, et sans forcément avoir un grand intérêt économique en Asie centrale. Ce programme est davantage motivé par des considérations géopolitiques, dans le but de contrer l’influence de la Chine et de la Russie en Asie centrale, dans une perspective de stabilité et de défense de la démocratie.

Dans votre écrit sur les corridors centrasiatiques des nouvelles routes de la soie : un nouveau destin continental pour la Chine, vous mentionnez les ambitions de la Chine de développer sa puissance à l’échelle de l’Eurasie. Vous soulignez également l’importance stratégique de la région du Xinjiang pour la connectivité des corridors de transport. Quels sont les enjeux des nouvelles routes de la soie pour la Chine et quelles opportunités offrent-elles à son économie ? Existe-t-il des limites ou des obstacles liés à ces vastes corridors ?

La Chine a connu une ascension en tant que puissance économique grâce à la maritimisation des transports. Son développement initial s’est concentré sur les zones économiques spéciales le long de la façade maritime, notamment dans la région de Shenzhen. Cependant, avec la saturation des ports chinois, l’économie chinoise s’est progressivement développée de la côte vers l’intérieur des terres pour exploiter des réserves de main-d’œuvre moins chères. Afin d’accéder au marché européen par voie continentale, la Chine cherche de nouveaux moyens de transport.

Les routes terrestres représentent donc des enjeux majeurs pour la Chine. Elles permettent àla fois de nourrir son industrie en captant des ressources énergétiques en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Russie, et d’exporter ses produits manufacturés vers l’Eurasie. Cette évolution s’inscrit dans le cadre du programme des nouvelles routes de la soie qui a été mis en lumière par le président Xi Jinping en 2013. Pour la Chine, il est crucial de continuer à exporter, car son économie est fortement tournée vers l’extérieur. Sans solution pour l’exportation, une crise économique et une instabilité sociale pourraient se profiler à l’horizon.

Ainsi, l’enjeu pour la Chine est de maintenir sa croissance afin d’éviter une crise économique majeure susceptible de déstabiliser le pouvoir en place. La route stratégique la plus directe pour l’exportation par voie continentale passe par la région autonome du Xinjiang, à l’est de la Chine, qui joue un rôle de point de départ avec les pays d’Asie centrale.

Il y a plus de 5 000 kms de frontières communes avec le Pakistan, l’Afghanistan, avec la Russie, la Mongolie, le Tadjikistan, le Kirghizstan et le Kazakhstan. Il s’agit d’une interface majeure pour la Chine du fait de sa situation géographique pour connecter le sous-continent Indien, l’Asie centrale, l’Europe, la Russie et le Moyen-Orient. Le Xinjiang s’impose comme une route majeure, un carrefour des axes majeurs préconisé par la politique chinoise : tel que le corridor Chine/Pakistan, le corridor qui connecte l’Europe via le Kazakhstan et la Russie et le corridor en devenir qui connecte l’Europe via le Moyen Orient, qui n’est pas encore opérationnel.

Concernant les problématiques que peuvent poser les routes de la soie et en particulier les corridors continentaux qui étaient les plus rentables économiquement et qui connectaient les villes industrielles chinoises aux terminaux ferroviaires économiques occidentaux vers l’Allemagne et la France, ceux-ci ne fonctionnent plus depuis la guerre en Ukraine. Il n’y a plus de connexion possible en raison de l’embargo occidental sur la Russie, pays majeur de transit du corridor Chine-Europe. Les évènements géopolitiques montrent que cette route de la soie effective passait par la Russie, qui est un acteur incontournable du point de vue géographique dans ce corridor mais aujourd’hui il ne fonctionne plus. La réalisation de grandes structures coûteuses qui prennent du temps et qui sont risquées, qui est liée à l’envie de connecter les grandes villes industrielles à l’Europe de l’Ouest, est compromise avec la guerre en Ukraine. On voit qu’un évènement géopolitique peut tout bouleverser. Pour les opérateurs chinois, c’est une catastrophe. Il leur faut revoir toute la chaîne logistique dans le sens d’un basculement vers le transit maritime ou aérien.

Ces différents corridors traversent des pays en développement, est-ce que cela ne va pas impacter la Chine sur son économie ?

Il est important de faire une distinction entre deux aspects. Tout d’abord, il y a le syndrome du piège de la dette, qui rend les États d’Asie centrale réticents face à l’interventionnisme chinois sur leur territoire. Il faut noter que la Chine a financé certaines interconnexions, mais tous les projets ne sont pas financés par la Chine. Par exemple, le Kazakhstan a financé lui- même la construction de ses propres voies ferrées et n’est donc pas endetté envers la Chine à cet égard. De même, la Russie a refusé tout financement chinois pour ses infrastructures ferroviaires.

Les Chinois ont financé de grandes infrastructures telles que des gazoducs et des oléoducs dans le but de servir leur propre marché énergétique. Quant aux infrastructures ferroviaires des pays asiatiques, notamment le Kazakhstan, ce sont les pays eux-mêmes qui les ont financées grâce aux revenus pétroliers. Sur le papier, les pays d’Asie centrale sont favorables à ce partenariat, mais ils restent prudents pour éviter de devenir dépendants des crédits chinois à rembourser. Il y a toujours eu une méfiance de la part de l’Asie centrale envers les Chinois, en raison d’achats de terres et de compagnies pétrolières par des investisseurs chinois, qui ont parfois entraîné des émeutes. La population est souvent très hostile aux investissements chinois, ce qui incite les pays d’Asie centrale à adopter une approche prudente.

Les États d’Asie centrale conservent un certain contrôle, hérité de l’époque soviétique. Ce sont des États forts, très centralisés, qui veillent à garder le contrôle sur leurs outils économiques. Ainsi, les infrastructures de transport sont considérées comme stratégiques et restent sous le monopole de l’État. Il n’est pas possible de concéder ces infrastructures à des sociétés privées pour qu’elles prennent en charge le travail à leur place. En Asie centrale, il y a donc un autoritarisme où l’État conserve le monopole sur l’aménagement de son territoire.

Le Kazakhstan aspire à devenir un pont entre l’Europe et la Chine et poursuit une politique étrangère « multivectorielle » basée sur l’équilibre des relations avec l’Occident, la Chine et la Russie. La création de corridors lui offre l’opportunité de passer d’une position marginale et enclavée de l’empire russo-soviétique à celle d’un carrefour centrasiatique. Y a-t-il des difficultés à surmonter concernant la mise en circulation du corridor Chine/Moyen-Orient à travers l’Asie centrale ?

La politique multivectorielle du Kazakhstan ne vise pas à se fâcher avec la Russie, mais plutôt à continuer de dialoguer et d’échanger avec elle, car la Russie est un partenaire incontournable. En fait, le Kazakhstan est l’un des moteurs de la Communauté Economique Eurasiatique, créée par l’ancien président Nazarbayev, qui a souhaité cette association économique présentant des similitudes avec l’Union européenne. Ainsi, la vision multivectorielle du Kazakhstan vise à maintenir des échanges culturels, politiques et économiques avec la Russie, tout en élargissant ses relations à l’échelle mondiale, notamment avec l’Europe, la Chine et les États-Unis.

Le Kazakhstan ne cherche pas à exclure la Russie, mais participe à toutes les formes d’associations, qu’elles soient économiques ou de défense. Par exemple, lors des émeutes de janvier 2022, c’est l’armée russe qui est intervenue en envoyant des milliers de soldats dans le cadre de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective. Le Kazakhstan n’a jamais renié ses liens avec la Russie, mais il entretient également des relations avec l’Union européenne, la Chine, les États-Unis, l’Inde et d’autres pays émergents. Il se considère comme un espace central en Eurasie, ayant à la fois une culture eurasiatique, européenne et asiatique, d’où des liens culturels étroits avec la Chine.

Cependant, avec la guerre en Ukraine, la position du Kazakhstan a changé. Pour la première fois, il prend ses distances avec la Russie et ne reconnaît pas les territoires occupés par celle- ci en Ukraine. Certaines élites politiques kazakhes ont critiqué la politique de Vladimir Poutine. De plus, le Kazakhstan abrite de nombreux jeunes Russes qui ont fui leur pays pendant les mobilisations et la guerre. Les grandes villes comme Astana et Almaty comptent plus de 300 000 migrants russes, souvent des jeunes diplômés travaillant dans le commerce et l’informatique, continuant leurs activités grâce au télétravail.

Le Kazakhstan a ouvert ses frontières, sans visa, comme la Géorgie aux ressortissants russes. Il exprime une critique à peine voilée envers la politique russe. Auparavant, il adoptait une neutralité absolue voire soutenait la politique russe, mais aujourd’hui il prend ses distances et craint une ingérence russe en raison de la frontière commune et de la présence de populations russophones dans le nord du Kazakhstan. Dans les années 1950-1960, les populations européennes, notamment russes, biélorusses et ukrainiennes, sont arrivées dans le nord du Kazakhstan dans le cadre de la politique de développement des terres vierges. Lorsque Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir dans les années 2000, il avait averti le Kazakhstan qu’il pouvait à tout moment annexer les territoires ethniquement russes et intégrer les frontières communes à la Russie si le Kazakhstan ne suivait pas ses directives.

Ainsi, tous les pays d’Asie centrale, dont le Kazakhstan, craignent l’interventionnisme russe dû à la présence de minorités russes sur leur territoire. Le Kazakhstan a donc évolué dans ses positions multivectorielles et adopte désormais une politique plus prudente à l’égard de la Russie. De plus, les blocages sur les routes de la soie ont entraîné une diminution de la valeur économique des transits et des droits de trafic sur le territoire kazakh, ce qui rend les investissements dans les infrastructures partiellement non rentabilisés en raison du conflit majeur déclenché par Vladimir Poutine dans la région. Il y a également un sentiment de méfiance vis-à-vis des actions économiques aventureuses de la Russie.

Pourriez-vous nous parler de l’exploitation des entreprises chinoises dans le secteur minier, notamment l’uranium, dans les pays d’Asie centrale ? Quel est le poids de la Chine dans le commerce des pays d’Asie centrale ?

Il est extrêmement difficile d’obtenir des chiffres précis sur les ressources minières, notamment en ce qui concerne les hydrocarbures. Ces chiffres proviennent généralement des grandes entreprises multinationales et des principales sociétés pétrolières. La référence mondiale en matière d’hydrocarbures est le rapport annuel de British Petroleum. En ce qui concerne les ressources minières, les informations sont encore plus confidentielles, il est donc difficile de déterminer la part de la Chine. Par exemple, le pétrole et gaz extraits de la mer Caspienne, provenant du Kazakhstan et de l’Azerbaïdjan sont produits par des consortiums multinationaux. Il y a donc de nombreux acteurs impliqués et il est difficile de préciser à quel degré sont impliquées les entreprises chinoises. Les États ne communiquent pas entre eux et les entreprises et consortiums ont également peu d’intérêt à divulguer des informations qui pourraient créer des conflits d’intérêts politiques, comme une dépendance à Gazprom, par exemple.

En ce qui concerne l’uranium, le Kazakhstan est le premier exportateur mondial et possède une filière nationale d’enrichissement de l’uranium. À ma connaissance, la Chine n’a aucun contrôle sur cette production d’uranium. Cependant, il existe des accords de coopération avec de grandes sociétés mondiales d’uranium, telles que ORANO (anciennement AREVA) en France. Les centrales nucléaires françaises fonctionnent d’ailleurs avec de l’uranium provenant du Kazakhstan, qui est le premier exportateur mondial.

La Chine a acquis des entreprises dans le secteur de la production de gaz et de pétrole, et elle investit également au Kazakhstan et au Turkménistan dans le domaine pétrolier et minier. Cependant, je ne dispose pas d’informations précises à ce sujet, ce n’est pas ma spécialité.

Le Kazakhstan a pris conscience, tout comme les autres pays d’Asie centrale, de sa vulnérabilité en termes de ressources hydriques en raison d’une diminution de l’eau dans les villes. Les glaciers des pays situés en amont, tels que le Kirghizistan et le Tadjikistan, fondent à un rythme alarmant. La disponibilité de l’eau ne cesse de diminuer sous l’effet de la croissance démographique, des progrès du développement urbain et des activités extractives. Comment la diminution de l’approvisionnement en eau affecte-t-elle la sécurité alimentaire de la population en Asie centrale ? Quels sont les impacts de la diminution de l’approvisionnement en eau sur l’agriculture en Asie centrale ?

En ce qui concerne votre question, le Kazakhstan ne rencontre pas de graves problèmes d’approvisionnement en eau en Asie centrale. Son économie n’est pas basée sur une utilisation intensive de l’eau, bien qu’il y ait une agriculture irriguée, elle reste limitée. De plus, le Kazakhstan a une population relativement faible. Les pays qui rencontrent les plus grandes difficultés en matière d’eau sont plutôt l’Ouzbékistan et le Turkménistan.

L’Ouzbékistan, en particulier, est le pays le plus peuplé de la région et se concentre sur l’agriculture, avec plus de 4 millions d’hectares irrigués dans la région de l’Aral. Ce choix remonte à l’époque soviétique, où l’objectif était de faire de l’Ouzbékistan un producteur de coton pour l’ensemble de l’Union soviétique.

Le Kazakhstan, quant à lui, se tourne davantage vers une agriculture pluviale. La partie nord du pays produit des céréales et n’est pas soumise à des contraintes majeures en matière d’eau. Cependant, il peut exister des problèmes d’accessibilité à l’eau pour la population, tels qu’un réseau mal conçu ou mal connecté, ainsi que des infrastructures vieillissantes qui n’ont pas été adaptées à l’évolution de la population.

Je tiens à clarifier un point : la fonte des glaciers ne signifie pas qu’il y aura moins d’eau. Selon les scénarios du GIEC, bien qu’il y ait une fonte de la cryosphère, c’est-à-dire des glaciers et une réduction du manteau neigeux, cela concerne toutes les régions du monde et ne se traduira pas par une diminution de la quantité de précipitations en Asie centrale à long terme, selon les projections. Il y aura toujours une quantité d’eau similaire, mais sa répartition dans le temps sera modifiée. Par exemple, en Asie centrale, les zones irriguées dans les plaines de l’Ouzbékistan, du désert du Turkménistan, d’une partie du Kazakhstan dans la région du Syr Daria et des terres basses du Kirghizistan dépendent des cours d’eau qui tirent leur origine des glaciers et des montagnes.

Cela signifie que les cours d’eau tels que le Syr-Daria, l’Amou-Daria, la rivière Ily et même ceux du Xinjiang sont alimentés par la fonte des glaciers et du manteau neigeux, ce qui entraîne une abondance d’eau pendant la fin du printemps et l’été. Cette abondance d’eau en été permet de mener des activités agricoles, car c’est à ce moment-là que la chaleur est plus intense. Un grand géographe et généticien soviétique du nom de Vavilov a comparé les cours d’eau d’Asie centrale à l’Égypte du Nil, soulignant que c’est pendant la période la plus chaude qu’il est possible de pratiquer l’agriculture grâce à l’abondance d’eau.

Cependant, avec le réchauffement climatique, les températures augmenteront. Les conséquences seront une répartition des précipitations tout au long de l’année, sans accumulation solide sous forme de neige, et donc des cours d’eau qui n’auront pas de débits élevés pendant l’été, lorsque l’agriculture en a le plus besoin. Au lieu de cela, les cours d’eau seront plus abondants à la fin de l’hiver et au début du printemps, lorsque leur utilité est moindre. À long terme, cela exigera une modification et une réévaluation des modèles agricoles. Cela pose des problèmes considérables étant donné l’importance de l’agriculture dans les économies nationales. Cependant, cela pourrait bénéficier aux acteurs du secteur énergétique, car l’abondance d’eau pendant l’hiver permettrait de produire de l’hydroélectricité à partir des barrages, qui pourrait être vendue au Pakistan ou en Inde. Aujourd’hui, de nombreux projets de vente d’électricité sont en cours, notamment au Tadjikistan et au Kirghizistan, qui voient dans leur richesse en eau une opportunité pour leur développement. Pour les acteurs de l’énergie, il est crucial d’avoir de l’eau dans les barrages pendant l’hiver, lorsque la demande est la plus élevée et les prix sont les plus élevés. Cependant, les agriculteurs se posent des questions sur la façon dont ils pourront continuer à cultiver le coton, le blé et le maïs, car il y aura des précipitations tout au long de l’année à la place d’un écoulement nival et glaciaire abondant pour l’irrigation estivale.

Un autre élément majeur, plus problématique, est que les glaciers jouent un rôle tampon. Ils accumulent la neige sous forme de glace pendant des décennies d’une année à l’autre. Étant donné que l’Asie centrale se trouve dans un climat semi-aride, voire aride, une caractéristique de ce climat est une irrégularité interannuelle des précipitations. Auparavant, l’Asie centrale échappait aux grandes périodes de sécheresse, car lorsque la chaleur était intense, les glaciers fondaient et fournissaient de l’eau aux plaines, à l’agriculture et aux villes. Cependant, cet effet tampon va disparaître, ce qui rendra les économies et les sociétés plus vulnérables aux changements climatiques et aux sécheresses. Auparavant, l’Asie centrale ne connaissait pas la sécheresse et ne souffrait pas de stress hydrique grâce à la fonte des glaciers. À l’avenir, cette région fera face à des stress hydriques plus importants, car la demande d’eau sera plus élevée que sa disponibilité. Il s’agit donc d’une question de répartition de l’eau dans le temps plutôt que de quantité absolue.

Par ailleurs, la région de l’Asie centrale suscite des tensions internationales liées au partage de l’eau, tandis que certains États craignent une pénurie imminente. Pourtant, la région dispose de ressources en eau globalement adéquates. Ce paradoxe peut être expliqué par les politiques d’aménagement du territoire mises en place par les régimes soviétique et chinois, tant dans les républiques d’Asie centrale que dans la région du Xinjiang. Dans votre publication intitulée « L’eau en Asie centrale : enjeux et défis contemporains », vous évoquez les observations faites ainsi que les risques à long terme identifiés. Pouvez- vous partager les principales constatations que vous avez faites et discuter des risques auxquels la région est confrontée sur le long terme ? Quelles mesures ont été prises par les gouvernements de l’Asie centrale pour faire face aux problèmes d’eau et à la fonte des glaciers ?

Il est important de mettre en perspective le terme souvent utilisé de « guerre de l’eau » en Asie centrale, car il s’agit en réalité d’un problème trompeur. Paradoxalement, la région est abondante en eau, comme le démontrent les grands fleuves qui traversent les déserts. Par exemple, l’Amou-Daria, un fleuve majeur qui prend sa source dans les montagnes, traverse l’Ouzbékistan et se jette dans la mer d’Aral, possède un débit comparable à celui du Nil. Malgré cela, les médias, les discours politiques et certains articles scientifiques ont souvent affirmé à tort que l’Asie centrale souffrait d’une pénurie d’eau. En réalité, il y a une abondance d’eau liée à la configuration géographique de ces montagnes, parmi les plus hautes du monde, qui reçoivent des précipitations relativement abondantes en raison de leur volume et de leur altitude. Cela permet la formation de cours d’eau permanents qui alimentent les zones désertiques. Les prélèvements en eau par habitant en Asie centrale font partie des plus élevés au monde, ce qui témoigne d’une disponibilité d’eau très importante due à une utilisation intensive pour l’agriculture.

Selon les Nations Unies, ce sont le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, et non l’Asie centrale, qui souffrent de stress hydrique ou de pénurie d’eau. En général, si une pénurie d’eau se manifeste, ce n’est pas en raison de la nature, mais plutôt de la mauvaise gestion de l’eau pendant l’ère soviétique, marquée par une utilisation inefficace de l’eau à travers d’immenses projets hydro-agricoles visant à transformer les déserts en terres agricoles. Quant à la notion de « guerre de l’eau » qui fait l’objet de nombreux débats, elle concerne l’opposition entre les États en amont, qui sont des producteurs d’eau avec des régions montagneuses peu peuplées et sous-développées sur le plan industriel, et les États en aval, qui ne produisent pas d’eau mais l’utilisent pour développer leur agriculture et leur industrie. Il y a effectivement eu des tensions entre les États à ce sujet.

Cependant, aujourd’hui, les États d’Asie centrale prennent conscience de ces défis liés à l’eau et s’engagent dans une nouvelle forme de coopération. Par exemple, l’Ouzbékistan ne s’oppose plus à la construction de barrages au Kirghizistan et au Tadjikistan et il est même prêt à financer ces grands projets dans un esprit pragmatique. Puisqu’il s’agit de pays voisins et que la ressource en eau est présente, il n’est pas nécessaire d’entrer en conflit. Ainsi, les relations entre les différents États d’Asie centrale se sont apaisées et leur coopération s’intensifie. Paradoxalement, ce sont les deux États montagneux, le Tadjikistan et le Kirghizistan, qui sont en conflit entre eux, tandis que l’Ouzbékistan, qui entretenait de mauvaises relations avec ses voisins par le passé, a réussi à normaliser la situation, notamment avec le Kirghizistan et le Tadjikistan, grâce à une coopération plus étroite. Cela a commencé par l’échange de données sur les quantités d’eau, les barrages, les canaux et la consommation, ce qui est essentiel dans le cadre d’un bassin versant international. Cette approche politique débouche sur des stratégies d’accords et l’Ouzbékistan s’engage à entretenir de bonnes relations avec les États en amont. Les problèmes ethniques avec le Tadjikistan ont également été abordés de manière pragmatique, et les États d’Asie centrale cherchent à ouvrir leurs frontières et à faciliter les échanges.

Dans la continuité, pourriez-vous nous évoquer quels sont les défis politiques et diplomatiques liés à la gestion des ressources en eau partagées entre les pays d’Asie centrale ? Quelles sont les conséquences sociales et économiques de la diminution de l’approvisionnement en eau en Asie centrale ?

Au niveau international, les tensions entre les pays d’Asie centrale se sont apaisées, mais cela ne signifie pas que les problèmes ont été résolus. Les défis auxquels ils sont confrontés sont également d’ordre national. Par exemple, en Ouzbékistan, dans la région du bas Amou-Daria (Khorezm) et du Karakalpakistan, la population vit dans des conditions désastreuses, confrontée à des pénuries extrêmes d’eau pour l’agriculture et l’eau potable, ce qui entraîne des problèmes de santé, des difficultés économiques et des migrations. La réalité démontre que les problèmes se manifestent à différentes échelles.

Au niveau international, les pays cherchent à établir des échanges et à améliorer leur diplomatie pour trouver des solutions, comme repenser les pratiques agricoles pour utiliser moins d’eau pendant l’été. Cependant, sur le terrain, aucune solution concrète n’a encore été proposée, bien qu’il en existe certaines.

En conclusion, l’avenir de l’Asie centrale face à ces défis n’est pas simple mais il n’est pas approprié de parler d’une guerre de l’eau dans cette région. Les problèmes sont complexes et des bouleversements importants vont apparaître, mais ils nécessitent une approche multidimensionnelle pour parvenir à des solutions durables.

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