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Le réseau électrique d’Asie centrale entre interdépendance et souverainetés nationales

Publié le 02/10/2026
12 min de lecture
Par Grégoire Loux
Asie Centrale et sud-Caucase
Ligne à haute tension du réseau électrique centrasiatique. Source : PxHere

Ligne à haute tension du réseau électrique centrasiatique. Source : PxHere

Le 14 août 2026, un blackout en Asie centrale a privé d’électricité, en quelques minutes, une partie du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan, après l’arrêt de deux générateurs de la centrale hydroélectrique kirghize de Toktogoul. Un mois et demi plus tard, Astana et Bichkek défendaient toujours deux versions opposées de l’enchaînement des événements. La panne a montré que le réseau électrique d’Asie centrale reste suffisamment interconnecté pour qu’un incident dans un pays se propage chez ses voisins. Depuis la disparition de l’arbitrage soviétique en 1991, aucune instance n’a pourtant le pouvoir d’imposer des règles communes à cet ensemble.

Du centre de répartition soviétique aux protocoles annuels

Le réseau électrique d’Asie centrale a été construit à l’époque soviétique comme un ensemble dans lequel chaque république socialiste remplissait une fonction. En amont, le Kirghizistan et le Tadjikistan produisaient de l’hydroélectricité grâce à leurs barrages. En aval, l’Ouzbékistan et le sud du Kazakhstan concentraient les centrales thermiques et les terres irriguées de la vallée du Syr-Daria. Le nord du Kazakhstan relevait d’un autre sous-ensemble du réseau soviétique, tourné vers l’Oural et la Sibérie.

L’exploitation quotidienne relevait d’un centre de répartition installé à Tachkent, tandis que la planification relevait de Moscou, qui finançait les ouvrages et décidait quand les barrages devaient stocker l’eau et quand ils devaient la relâcher. Toktogoul stockait ainsi l’eau en hiver pour la relâcher en été au profit des cultures ouzbèkes et kazakhes, et le Kirghizistan recevait en échange, l’hiver venu, du charbon, du gaz et du fioul de ses voisins. Moscou arbitrait entre l’électricité et l’eau, si bien que les livraisons d’eau et de combustible ne dépendaient pas de la bonne volonté des républiques voisines.

Le 19 novembre 1991, à Achgabat, les cinq républiques devenues indépendantes se sont engagées à maintenir l’interconnexion de leurs réseaux. Au cours des années 1990, les livraisons de charbon et de gaz, désormais négociées entre États indépendants, sont cependant devenues irrégulières. Pour couvrir sa demande, le Kirghizistan a alors fait tourner les turbines de Toktogoul en hiver, privant l’aval d’une partie de son eau d’irrigation en été. L’accord conclu le 17 mars 1998 entre le Kazakhstan, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan devait rétablir l’échange en partageant à parts égales l’électricité kirghize d’été contre des livraisons de combustible. Son application dépendait toutefois de la ponctualité de ces livraisons, si bien que l’échange est resté aléatoire, et Astana en demandait encore la révision en 2023.

Faute de règles communes, deux États ont préféré quitter le réseau régional. Le Turkménistan s’en est retiré en 2003 après avoir trouvé un débouché pour son électricité en Iran, avec le réseau duquel il est depuis interconnecté. L’Ouzbékistan l’a quitté à la fin de 2009. Quelques semaines plus tôt, Eurasianet rapportait que sa compagnie publique Uzbekenergo qualifiait le réseau commun de « source de conflits » entre ses membres et accusait le Tadjikistan de prélèvements d’électricité non autorisés. Relié au reste de la région par le seul réseau ouzbek, le Tadjikistan s’est alors retrouvé isolé pendant près de quinze ans. Tachkent a depuis réintégré le réseau régional, et la partie sud-ouest du réseau tadjik y a été reconnectée en juin 2024 (Asia-Plus).

La coordination du réseau repose aujourd’hui sur le centre de répartition Energia, héritier du centre soviétique de Tachkent, placé sous l’autorité d’un conseil des États. Il équilibre les flux entre les réseaux nationaux, sans pouvoir de décision propre. Les échanges d’eau et d’électricité font l’objet de protocoles renégociés chaque année : les protocoles trilatéraux signés à Cholpon-Ata en septembre 2025 par le Kazakhstan, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan fixent ainsi pour l’année 2026 les livraisons d’électricité kazakhe et ouzbèke au Kirghizistan en échange de lâchers d’eau estivaux. Ces protocoles fixent des volumes et des prix, mais ne prévoient rien pour le cas où une panne dans un pays reporterait brutalement sa charge sur le réseau de ses voisins.

Le 14 août 2026, une panne régionale et des réponses nationales

À 14h37, heure d’Astana, l’arrêt de deux groupes de Toktogoul, d’une puissance totale d’environ 600 mégawatts, a coïncidé avec la surcharge de la ligne à haute tension qui relie le nord et le sud du Kazakhstan. Cette ligne s’est alors automatiquement déconnectée, et le sud du pays s’est retrouvé séparé du reste du réseau national. Pour compenser la perte d’alimentation, l’opérateur KEGOC a dû couper environ 2 810 mégawatts de consommation dans huit régions ainsi qu’à Almaty et à Chymkent (TASS). Les coupures ont atteint Bichkek, Douchanbé et la région ouzbèke de Sourkhandaria. Quelle qu’en soit l’origine, la panne s’est propagée à quatre pays, et aucun opérateur national n’a pu en contenir les effets autrement qu’en coupant une partie de sa propre consommation.

Astana et Bichkek ont livré deux versions divergentes. Pour Astana, l’arrêt de Toktogoul a déclenché la cascade, et le ministre kazakh de l’Énergie, Yerlan Akkenjenov, a présenté la panne comme « un exemple éclatant » du bon fonctionnement des automatismes de protection kazakhs, qui avaient déconnecté la ligne nord-sud et coupé une partie de la consommation. Le 17 août, le ministère kirghize de l’Énergie a reconnu, dans un communiqué relayé par Economist.kg, l’arrêt des deux générateurs, mais a contesté qu’il ait causé les coupures au Kazakhstan et au Tadjikistan. Selon lui, son réseau avait retrouvé en dix-huit minutes l’équilibre entre production et consommation, et Almaty n’aurait été coupée qu’ultérieurement. Selon The Times of Central Asia, les autorités kirghizes avaient même d’abord situé la première perturbation sur une ligne kazakhe, trois minutes avant l’arrêt de Toktogoul. Tachkent s’est borné à évoquer « une défaillance dans un pays voisin », sans le nommer (Interfax).

Chaque capitale avait intérêt à ne pas être désignée comme responsable. Le 15 juin, Astana avait signé avec les sociétés américaines Firebird et Nvidia le projet de centres de données Data Center Valley, d’un montant de dix milliards de dollars, qui suppose un approvisionnement électrique sans interruption, si bien que la reconnaissance d’une défaillance du réseau kazakh aurait fragilisé l’argument de fiabilité sur lequel reposait l’attractivité du projet. Le Kirghizistan, qui devrait importer 4,1 milliards de kWh en 2026, dépend chaque hiver des livraisons kazakhes et ouzbèkes prévues par les protocoles de Cholpon-Ata : être désigné comme fautif l’aurait affaibli dans la négociation des suivants. L’Ouzbékistan, qui héberge Energia, avait lui-même été mis en cause par KEGOC lors du précédent blackout régional, en janvier 2022. Ces intérêts ne prouvent pas que les versions soient fausses, et la réserve ouzbèke peut aussi s’expliquer par un simple manque d’information. Ils peuvent en revanche expliquer qu’aucune capitale n’ait mis en avant la canicule, dont The Astana Times a relevé qu’elle avait simultanément poussé la consommation à des niveaux record, réduit le refroidissement des transformateurs et dilaté les lignes. Invoquer la chaleur revenait, pour chaque gouvernement, à admettre que son propre réseau manquait des marges nécessaires pour absorber de tels pics de consommation.

Aucune enquête n’est encore venue départager ces versions. Le Kazakhstan a confié la sienne à une commission présidée par le premier vice-Premier ministre Nourlybek Nalibaïev, qui n’avait toujours pas rendu ses conclusions fin septembre. Bichkek refusait pour sa part toute mise en cause avant la fin d’une enquête technique conjointe, dont ni la composition ni le calendrier n’ont été rendus publics. Quelle que soit la version retenue, le mécanisme de propagation est connu. Les réseaux de la région étant liés, lorsqu’une centrale s’arrête dans un pays, les centrales des pays voisins compensent aussitôt la perte, et l’électricité supplémentaire transite par des lignes qui peuvent alors être surchargées et se déconnecter. C’est le mécanisme décrit par Astana pour sa ligne nord-sud. En 2022, selon KEGOC, l’arrêt de six groupes de la centrale ouzbèke de Syrdarya avait déjà surchargé cette même ligne. Prévenir cette surcharge supposerait que chaque État dispose de réserves suffisantes pour compenser lui-même la perte d’une centrale, ou que les États s’imposent des plafonds de transfert contraignants, c’est-à-dire des règles communes qu’Energia n’a pas le pouvoir d’imposer.

Le 20 août, le ministère kazakh de l’Énergie a annoncé 2,6 gigawatts de nouvelles capacités pour 2026, censés couvrir les besoins nationaux dès le premier trimestre 2027. Le 25 août, le gouvernement a imposé la vérification de tous les dispositifs de protection, reconnaissant implicitement une faiblesse interne que le ministre de l’Énergie avait écartée. Les autorités ont surtout mis en avant la ligne de 500 kilovolts entre Chou, Jambyl et Chymkent, qui doit renforcer l’alimentation du sud du pays depuis le nord et réduire ainsi sa dépendance à l’électricité venue des pays voisins. Ce chantier avait été lancé par KEGOC après le blackout de janvier 2022, mais sa mise en service n’est prévue qu’à la mi-2027. À Tachkent, le ministère de l’Énergie a attribué, selon Eurasianet, aux batteries de stockage récemment installées le mérite d’avoir limité l’impact du blackout dans le pays.

REMIT, UEE, accord russo-kazakh : des cadres d’échange sans pouvoir de contrainte

À Ekibastouz, dans le nord du Kazakhstan, Data Center Valley doit atteindre une puissance d’un gigawatt à terme, selon Euronews. À Tachkent, le promoteur saoudien DataVolt a obtenu en juin 150 millions de dollars de bailleurs européens et du Fonds de l’OPEP pour TAS-1, un centre de données de douze mégawatts. Ces deux projets dépendent de réseaux électriques fiables. Or, dans un réseau interconnecté, la fiabilité de chaque pays dépend aussi de celle de ses voisins. Deux logiques permettent de l’assurer : coordonner les réseaux, par des règles communes sur les échanges entre pays, les capacités gardées en réserve et les automatismes de protection, ou rendre chaque réseau capable de fonctionner sans l’appui de ses voisins. Les réponses du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan après le 14 août relèvent toutes de la seconde.

Pour organiser les échanges d’électricité entre ses pays, la région ne dispose que d’un projet de marché. Lancé en janvier 2026 avec l’appui de la Banque mondiale, le programme REMIT prévoit 1,018 milliard de dollars sur dix ans pour créer un marché régional de l’électricité entre les cinq États de la région, dont la mise en œuvre est confiée à Energia. Tel qu’envisagé par la Banque mondiale, ce marché organiserait la vente interétatique d’électricité, sans donner à aucune instance le pouvoir de limiter les échanges entre pays ou d’obliger chaque État à garder des capacités de production en réserve.

Les organisations régionales ne comblent pas ce manque. Le Conseil électroénergétique de la CEI, qui réunit les quatre pays touchés par la panne, élabore les normes techniques du fonctionnement en parallèle des réseaux sans pouvoir les imposer. L’Union économique eurasiatique (UEE) est la seule organisation supranationale incluant les deux pays en désaccord sur l’événement du 14 août. Son marché commun de l’électricité, prévu pour 2025, a cependant été reporté à 2027, et l’Ouzbékistan et le Tadjikistan n’en sont pas membres.

La Russie joue en revanche un rôle de coordination auprès du Kazakhstan. L’accord sur l’interconnexion des réseaux kazakh et russe, ratifié en février 2025, confie au réseau russe le soin de compenser les écarts entre production et consommation du réseau kazakh. Ce rôle de régulateur demeure toutefois limité à un cadre bilatéral et technique, et le Kazakhstan cherche à réduire ses importations russes : le vice-ministre de l’Énergie, Soungat Yessimkhanov, a fixé à 2027 la fin du déficit électrique du pays, afin de faire de l’électricité russe une solution de secours plutôt qu’un besoin permanent.

L’absence d’une autorité régionale ne s’explique pas seulement par la défiance héritée des litiges des années 1990 et 2000, ou par l’impossibilité de régler l’électricité sans régler l’eau, mais aussi par le multialignement que pratiquent les États d’Asie centrale depuis 1991. Dans cette perspective, confier leur réseau à une instance commune reviendrait à remplacer une interdépendance entre voisins par une dépendance envers les États qui domineraient cette instance : la Russie dans le cadre de l’UEE, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, qui possèdent les deux plus grands réseaux de la région, dans le cadre d’une institution strictement centrasiatique.

Ainsi, le blackout du 14 août se présenterait moins comme un accident technique que comme le symptôme d’un réseau resté partagé sans gouvernance commune, en raison de la disparition de l’arbitrage soviétique sur le plan historique, de l’absence de toute instance capable de fixer des règles communes sur le plan institutionnel, et de la préférence des États pour la diversification de leurs partenaires sur le plan politique. Cette situation préserverait la souveraineté de chaque capitale sur son réseau, mais au prix d’une fiabilité que ni Data Center Valley ni le futur marché régional ne pourraient tenir pour acquise.

À propos de l'auteur

Photo de Grégoire Loux

Grégoire Loux

Diplômé de l'École de Guerre Économique et actuellement étudiant en géoéconomie à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques, Grégoire est chargé d'analyse stratégique au Comité stratégique de la filière nucléaire. Ses travaux portent sur les questions énergétiques et la gestion des ressources naturelles en Asie centrale et dans le Caucase du Sud.

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