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La quête d’autonomie stratégique arménienne : entre Moscou et Bruxelles

Publié le 13/10/2026
14 min de lecture
Par Aurore Camus
Asie Centrale et sud-Caucase
Erevan et l'Ararat -Arménie. Source : Unsplash. Levon Vardanyan. 22 septembre 2020

Erevan et l'Ararat -Arménie. Source : Unsplash. Levon Vardanyan. 22 septembre 2020

Le 24 septembre 2026, le Conseil de l’Union européenne (UE) a adopté des mesures temporaires de libéralisation commerciale pour les produits arméniens, couvrant, ainsi, 80% des exportations arméniennes vers l’UE. Cette décision, valable pour une durée de deux ans, intervient dans le contexte de l’instauration de restrictions par la Russie à l’encontre de l’Arménie. L’année 2026 est marquée par une évolution des relations bilatérales entre l’Arménie et la Russie. Ces derniers mois illustrent la capacité russe à mobiliser les interdépendances afin de préserver une influence sur les orientations stratégiques arméniennes. Ce constat permet d’analyser les contraintes pesant sur l’autonomie stratégique arménienne.

La coercition économique comme levier d’influence sur la politique arménienne

La politique de coercition économique, comprise comme l’utilisation de la dépendance économique arménienne par la Russie pour servir des intérêts russes et la pression exercée pour que le pays décide entre l’Union économique eurasiatique et l’Union européenne s’inscrivent dans le contexte du rapprochement de l’Arménie avec l’UE. Les prémices de cette relation se situent en mars 2024 lors de l’adoption, par le Parlement européen, d’une proposition de résolution commune sur le rapprochement entre l’Arménie et l’UE. Puis, en mars 2025, le Parlement arménien a adopté un projet de loi, à 64 voix contre 7, appelant le gouvernement à rechercher l’adhésion à l’UE. Entre le 4 et le 5 mai 2026, le premier sommet entre l’Arménie et l’Union européenne et le huitième sommet de la Communauté politique européenne ont eu lieu à Erevan. Ils ont été suivis par les élections législatives le 7 juin. Le parti Contrat civil du Premier ministre sortant, Nikol Pashinyan, les a remportées avec 49,82 % des suffrages. Il était suivi par l’Alliance Arménie Forte (23,29 % des suffrages), l’Alliance arménienne (9,94 %) et le parti Arménie prospère (4 %). La campagne électorale s’est déroulée dans un climat de tensions politiques accrues entre les tendances pro-russes et pro-occidentales. La réélection de Nikol Pashinyan marque une nouvelle étape dans la politique étrangère du pays orientée en partie vers l’Union européenne. Ainsi, le 24 août, lors d’un discours devant le Parlement, le Premier ministre a déclaré que l’Arménie allait bientôt envisager de déposer une demande officielle d’adhésion à l’Union européenne.

Depuis le printemps 2026, la Russie exerce une pression économique accrue contre l’Arménie caractérisée par l’instauration de restrictions visant les importations de produits arméniens vers le sol russe. La commercialisation en Russie de boissons alcoolisées provenant de plusieurs producteurs arméniens, principalement de vin et de brandy, a ainsi été suspendue. Les contrôles sur les importations de fruits et légumes arméniens ont été renforcés tandis que l’importation et la vente de l’eau minérale arménienne Jermuk ont été interdites sur le sol russe. Pour justifier ces nouvelles mesures, les autorités russes ont mis en avant des considérations d’ordre sanitaire. Toutefois, au-delà de ces justifications officielles, la multiplication de telles restrictions soulève des questionnements sur leur instrumentalisation à des fins politiques.

Cette pression économique est susceptible d’affecter l’Arménie en raison de la relation d’interdépendance asymétrique entre les deux pays. En effet, la Russie est un partenaire majeur pour l’Arménie. Ainsi, le président russe Vladimir Poutine a lui-même qualifié la Russie de principal partenaire commercial et économique de l’Arménie, soulignant le poids des entreprises russes parmi les plus grands contribuables arméniens. Selon le Comité statistique de la République d’Arménie, en 2025, la Russie représentait 36% du commerce extérieur arménien. Les échanges bilatéraux comprenaient des exportations arméniennes vers la Russie d’une valeur de 2,9 milliards de dollars américains et des importations en provenance de Russie évaluées à 4,7 milliards de dollars. Ainsi, la part majeure de la Russie dans les échanges commerciaux expose davantage les secteurs arméniens concernés par les restrictions.

La dépendance énergétique arménienne constitue un autre levier potentiel de pression. Entre le 15 et le 25 septembre, la Russie a temporairement suspendu ses exportations de gaz vers l’Arménie, les autorités russes invoquant des opérations de maintenance et de réparation d’un gazoduc. Cet épisode prend une importance particulière en raison de la dépendance arménienne aux approvisionnements russes : selon les données de 2025, 82,4% des importations arméniennes de gaz naturel provenaient de Russie. Cette situation rend l’Arménie plus vulnérable à des conséquences sur son approvisionnement énergétique et son activité économique. Ainsi, bien que la coupure ait officiellement été justifiée par des impératifs techniques, elle illustre le poids stratégique de la relation énergétique entre la Russie et l’Arménie. Les restrictions commerciales et la dépendance énergétique sont deux dimensions de la vulnérabilité économique arménienne face à la Russie. Elles révèlent également la capacité russe à exploiter les dépendances économiques afin de servir ses intérêts. La multiplication des mesures affectant plusieurs secteurs économiques arméniens sur une période courte met en lumière la formation d’un potentiel schéma de pression économique sur l’Arménie.

L’Arménie est également dans une relation de dépendance avec la Russie dans le domaine ferroviaire, cette dernière possédant le monopole sur le réseau ferroviaire arménien. L’entreprise Chemins de fer russes (RZhD) le contrôle à la suite d’une concession à la Russie pour trente ans, signée en 2008.  Cependant, en février 2026, Nikol Pashinyan a appelé à mettre fin à la présence de la RZhD en Arménie. Puis, en juillet, il a évoqué la possible instauration d’une facture annuelle de deux milliards de dollars pour les droits de gestion. En réponse, le président de l’entreprise a exigé que l’Arménie l’indemnise pour les 400 millions de dollars d’investissements réalisés depuis 2008.

Le rôle de l’Union économique eurasiatique dans la stratégie d’influence russe

Créée par un traité signé en 2014 et entré en vigueur en 2015, l’Union économique eurasiatique (UEE) regroupe cinq Etats membres : la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Biélorussie et l’Arménie. Le Tadjikistan y est candidat alors que l’Ouzbékistan, le Turkménistan, la Mongolie, la Chine et l’Iran sont considérés comme des pays observateurs. L’UEE a été conçue comme une organisation d’intégration économique régionale. Elle assure la libre circulation des biens, des services, des capitaux et de la main-d’œuvre. Cependant, elle est également susceptible d’être un instrument d’influence entre ses membres comme le démontre la manière dont la Russie l’utilise pour renforcer sa capacité à peser sur les choix politiques arméniens. Cette dimension apparaît particulièrement dans le contexte du rapprochement entre l’Arménie et l’Union européenne (UE).

Depuis le printemps 2026, les autorités russes ont multiplié les mises en garde concernant l’adhésion à l’UE et le maintien de l’Arménie au sein de l’UEE. Ainsi, lors d’une rencontre avec Nikol Pashinyan, Vladimir Poutine a déclaré que « faire partie d’une union douanière avec l’Union européenne et être membre de l’UEE est impossible. C’est tout simplement impossible. Et la question n’est même pas politique, mais purement économique. ». Puis, lors d’une conférence de presse organisée au Kremlin de Moscou le 9 mai, le président russe a demandé au Premier ministre arménien de clarifier l’orientation géopolitique de son pays et d’organiser un référendum afin de déterminer la position de la population arménienne sur le processus d’adhésion à l’UE.

Le 29 mai, les présidents de la Biélorussie, du Kazakhstan, du Kirghizistan et de la Russie ont fait une déclaration commune appelant à l’organisation rapide de ce référendum. Ils ont également annoncé rendre compte des possibles conséquences de la sortie de l’Arménie de l’UEE lors de la prochaine réunion du Conseil économique suprême eurasien en décembre 2026. Le gouvernement arménien a, néanmoins, contesté la nécessité de procéder immédiatement au choix entre l’UE et l’UEE. Nikol Pashinyan a annoncé que son gouvernement entendait poursuivre simultanément le développement des relations avec l’Union européenne et le maintien de l’Arménie dans l’UEE tant que ces deux orientations resteraient conciliables. Il a notamment déclaré que lorsque les processus atteindraient un stade nécessitant une décision, celle-ci reviendrait aux citoyens arméniens. Il a également souligné la profondeur des relations entre l’Arménie et la Russie. Concernant la demande d’organiser un referendum, le Premier ministre a estimé qu’il n’existait pas de nécessité objective de le faire à ce stade et a affirmé traiter la participation de l’Arménie à l’UEE avec respect. Nikol Pashinyan a également expliqué que l’organisation d’un référendum ne serait envisageable que lorsque l’Arménie aurait soumis une demande officielle d’adhésion à l’UE.

La pression exercée sur l’Arménie ne se limite pas aux déclarations relatives à son orientation géopolitique mais porte également sur les avantages économiques dont bénéficie le pays. Lors d’une rencontre avec Nikol Pashinyan, Vladimir Poutine a comparé le prix du gaz fourni par la Russie à l’Arménie, soit 177,5 dollars pour 1 000 m3, aux prix européens qu’il évaluait à plus de 600 dollars pour 1 000 m3. Le président russe a également évoqué une potentielle augmentation des prix si l’Arménie venait à quitter l’Union économique eurasiatique alors même que l’accord russo-arménien de 2013 prévoit la fourniture de gaz naturel, de produits pétroliers et de diamants bruts à l’Arménie sans droits d’exportation.

Enfin, face aux restrictions commerciales russes, le gouvernement arménien a fait appel à l’UEE. Nikol Pashinyan a affirmé que les restrictions sur l’exportation des biens provenant d’Arménie vers le marché russe sont contre les règlements de l’UEE. Le vice-ministre de l’Economie, Tigran Gasparyan, a annoncé que le pays avait déposé une plainte auprès de l’UEE. Il a déclaré : « Ici, non seulement notre communication avec la Russie est importante, mais aussi les opportunités qui s’offrent à nous au sein de l’UEE, car il existe des mécanismes spécifiques qui peuvent être appliqués pour éliminer de tels obstacles. Nous saisissons activement ces opportunités. Nous avons déposé une plainte et espérons, et sommes confiants que les mécanismes fonctionneront pour éliminer les obstacles. ».

La politique étrangère arménienne sous le signe de la multivectorialité

Ce contexte amène à s’interroger sur l’existence d’une nouvelle orientation géopolitique arménienne. L’interprétation de la position arménienne comme un choix entre la Russie et l’Union européenne semble réductrice puisque le déplacement de la politique étrangère arménienne vers l’Europe ne suffit pas à démontrer une rupture géopolitique avec la Russie. Il semble plus pertinent d’analyser cette politique à travers la notion de multivectorialité, comprise comme une stratégie consistant à diversifier ses partenariats extérieurs.

Dans le cas de l’Arménie, cette stratégie peut être perçue comme une manière de développer une marge de manœuvre diplomatique et de réduire sa dépendance à l’égard de la Russie. La diversification arménienne s’inscrit également dans un contexte géopolitique bouleversé par la guerre en Ukraine ainsi que la remise en question de la fiabilité des alliances historiques depuis la guerre du Haut-Karabagh de 2020. Ainsi, la politique étrangère de Nikol Pashinyan semble se focaliser sur la recherche d’un équilibre dans ses relations extérieures tant avec la Russie qu’avec l’Union européenne. Il a ainsi déclaré :  « Nous continuerons à nous laisser guider par les intérêts nationaux de l’Arménie, et nous continuerons à approfondir nos relations avec la Russie, tout en ayant conscience qu’une transformation inévitable de ces relations est en cours. […] Bien entendu, nous poursuivrons également dans la voie de l’approfondissement de nos futures relations avec l’UE et agirons conformément à la loi relative au lancement du processus d’adhésion à l’UE, c’est-à-dire en approfondissant les réformes démocratiques. ».

Les relations entre l’Union européenne et l’Arménie s’inscrivent dans le cadre de la politique européenne de voisinage et son volet consacré au Partenariat oriental. Elles se fondent sur un accord de partenariat global et renforcé entré en vigueur en 2021. Ce dernier engage l’Arménie à réaliser un programme de réformes de grande ampleur dans les domaines de la démocratie, de la transparence et de l’Etat de droit. En décembre 2025, un programme stratégique pour le partenariat UE-Arménie a été adopté afin de renforcer cette coopération. L’Union européenne et l’Arménie sont également engagées dans un processus de libéralisation des visas arméniens depuis septembre 2024 afin que l’Arménie obtienne un régime d’exemption de visa. En effet, l’UE exige que les pays demandeurs satisfassent certains critères avant d’accorder un accès sans visa à l’espace Schengen. En ce sens, le gouvernement arménien a récemment annoncé qu’à partir du 1er novembre 2026 le processus d’obtention du statut de résident arménien serait numérisé et les frais augmenteraient. Ainsi, le pays commencerait à délivrer de nouveaux documents d’identité biométriques respectant les normes européennes.

Malgré ce renforcement net des relations entre l’UE et l’Arménie, le processus d’adhésion à l’Union européenne n’a pas débuté. Selon un sondage réalisé en Arménie entre février et mars 2026 par le Programme des voisins de l’Est, 72 % des personnes interrogées décrivent positivement les relations entre l’Arménie et l’UE ; 56 % font davantage confiance à l’UE qu’à tout autre acteur international ; 54 % soutiennent l’adhésion à l’UE. Cependant, même si le pays décide de déposer sa candidature auprès de l’UE pour obtenir le statut de candidat, le processus pour devenir un Etat membre est complexe et long. En effet, si ce statut était accordé à l’Arménie, des négociations d’adhésion seraient entamées et le pays devrait se préparer à mettre en œuvre la législation et les normes de l’UE avec des réformes internes. Ensuite, les Etats membres décideraient à l’unanimité de l’admission du nouveau membre et le Parlement européen devrait également donner son accord. Ainsi, le Premier ministre arménien a expliqué lors d’une interview que si l’Arménie venait à remplir toutes les conditions requises pour devenir membre de l’Union européenne, l’issue dépendrait de deux facteurs principaux : la volonté de l’UE d’accueillir l’Arménie et le fait que le peuple arménien se prononce en faveur de cette voie. Il semblerait que le processus d’adhésion de l’Arménie à l’UE soit voué à être complexe et incertain en raison des dynamiques régionales et internes. Dans le Caucase du Sud, la Géorgie fait figure d’exemple sur l’incertitude de ce processus puisqu’à la suite d’un virage autoritaire, le pays a suspendu les négociations d’adhésion à l’UE.

À propos de l'auteur

Photo de Aurore Camus

Aurore Camus

Aurore est diplômée d'un master de relations internationales axé sur l'Europe centrale et orientale, l'Asie centrale et le Caucase, réalisé au sein du Global Studies Institute de l'Université de Genève. Ses travaux portent sur les enjeux d'influence et d'ingérence dans le Caucase du Sud et en Asie centrale.

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