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La frontière tadjiko-afghane : une zone grise marquée par une insécurité chronique

Publié le 12/01/2026
7 min de lecture
Par Maya Néel
Asie Centrale et sud-Caucase

La frontière tadjiko-afghane revêt une importance stratégique en Asie centrale en raison des enjeux de sécurité liés aux trafics (stupéfiants, armes), aux mouvements migratoires et à l’instabilité persistante en Afghanistan. Historiquement surveillée avec l’appui de la Russie via l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), elle demeure aujourd’hui une zone sensible comme nous le rappelle les attaques menées depuis le territoire afghan sur le sol tadjik en fin d’année 2025.

Un espace montagneux difficile à contrôler

S’étendant sur environ 1 300 kilomètres, cette dernière suit en grande partie des frontières naturelles, le fleuve Amou-Daria et le fleuve Panj, ce qui explique son tracé sinueux. Cette frontière traverse des régions très montagneuses, en particulier le massif du Pamir, où les conditions climatiques et le relief rendent l’accès et le contrôle du territoire complexe.

Cette zone est sécurisée principalement par les troupes frontalières du Tadjikistan, placées sous l’autorité du Comité d’État pour la sécurité nationale. Elles assurent des patrouilles régulières, tiennent des postes de contrôle et des avant-postes dans les zones sensibles et interviennent en cas d’intrusion. Cette sécurisation est renforcée par une coopération régionale avec la Russie et l’OTSC, qui doivent fournir formation, équipements et soutien logistique. Malgré ces mesures, le relief accidenté, les trafics et l’instabilité persistante en Afghanistan rendent la sécurisation partielle et fragile.

Du côté afghan, la frontière est officiellement contrôlée par les autorités talibanes à travers des postes armés locaux installés le long du fleuve Panj et des points de passage. Ces forces assurent des patrouilles ponctuelles pour empêcher certaines incursions, notamment de groupes hostiles ou de trafiquants, mais leurs moyens restent inégaux selon les zones. La sécurisation repose davantage sur un contrôle humain direct que sur des infrastructures lourdes ou des technologies de surveillance. De plus, la coordination avec le Tadjikistan est limitée et irrégulière, en raison de la méfiance politique et de l’absence de reconnaissance diplomatique du régime taliban par Douchanbé. Enfin, selon un rapport du Conseil de sécurité des Nations Unies, une réduction des effectifs des forces de sécurité afghanes a été décidée par les dirigeants talibans, ce qui a également impacté les postes armés à la frontière tadjiko-afghane. Si une présence sécuritaire existe bien côté afghan, elle demeure fragmentée et insuffisante pour garantir un contrôle efficace.

Attaques transfrontalières, un risque pour les populations et les travailleurs étrangers

La région frontalière, notamment autour du district de Shamsiddin Shohin, a connu plusieurs attaques attribuées à des groupes armés opérant depuis le territoire afghan, visant aussi bien des postes frontières que des civils et des travailleurs étrangers. Ces évènements mettent en lumière la fragilité du dispositif existant.

Dans la nuit du 24 au 25 novembre 2025, une attaque combinant tirs d’armes à feu et l’utilisation d’un drone équipé de grenades a visé un camp de travailleurs dans la région de Khatlon, tuant trois ressortissants chinois employés d’une entreprise aurifère Shohin SM. Cette action lancée depuis l’Afghanistan, que le ministère des affaires étrangères tadjikes a qualifié d’acte terroriste, a provoqué une forte réaction diplomatique et des appels à renforcer la sécurité frontalière. Le 30 novembre, une autre attaque depuis la zone frontalière dans le district de Darvaz a de nouveau ciblé des travailleurs chinois de l’entreprise  de construction China Road and Bridge Corporation (CRBC), causant la mort de deux ressortissants.

Le 24 décembre 2025, une confrontation armée a eu lieu près de la frontière, dans la province de Khatlon (poste frontière n°5 « Bogh »), entre des gardes‑frontières tadjiks et un groupe armé venant d’Afghanistan. Selon des médias afghans, trois des assaillants tués par les forces tadjikes étaient des membres du groupe extrémiste Jamaat Ansarullah. D’après le Comité d’État pour la sécurité nationale du Tadjikistan, deux gardes‑frontières tadjiks et trois membres d’une organisation terroriste ont été tués dans les échanges de tirs. Les troupes frontalières du pays ont exprimé leur frustration face à ce qu’ils estiment être une insuffisance de contrôle de la part du gouvernement taliban en Afghanistan et ont exigé des mesures concrètes pour assurer la sécurité commune.

Coopération fragile et enjeux géopolitiques

Face à cette suite d’attaques, l’administration talibane a néanmoins affirmé sa volonté de coopérer, assurant à son homologue tadjik qu’elle était prête à renforcer la coordination des forces frontalières et à mener des enquêtes conjointes sur les incidents qui ont visé des étrangers, en particulier des citoyens chinois.

Enfin, ces récents événements ont également suscité des discussions concernant une éventuelle coopération avec des partenaires étrangers pour sécuriser la frontière, notamment avec la Russie ou au sein de l’OTSC. Le ministère des affaires étrangères tadjikes a nié officiellement avoir sollicité une aide militaire extérieure.

Il est aussi intéressant de noter qu’à partir de 2026, l’OTSC a promis de fournir des armes et du matériel militaire pour renforcer la sécurité le long de la frontière entre le Tadjikistan et l’Afghanistan. Cette décision, annoncée depuis le 19 mai 2025 par le secrétaire général de l’Organisation, Imangali Tasmagambetov, s’inscrit dans le cadre du Programme interétatique ciblé (TIP) adopté en novembre 2024. L’objectif est de faire face aux menaces persistantes venant d’Afghanistan tout en prenant en compte le rôle du régime taliban dans la région. Si aucune aide de l’OTSC n’a été déclarée depuis les attaques fin 2025, la question de livraisons d’armes prévue pour 2026 reste en suspens. En effet, la Russie est le principal fournisseur d’armes et de matériel militaire de l’organisation mais les incertitudes sur le front ukrainien pourraient contraindre les livraisons prévues.

Ainsi, la situation sécuritaire le long de la frontière entre le Tadjikistan et l’Afghanistan demeure particulièrement complexe et instable. La principale menace transfrontalière pour Douchanbé provient du groupe Jamaat Ansarullah, actif dans le nord de l’Afghanistan. Par ailleurs, la présence ponctuelle de la branche afghane de l’État islamique au Khorassan pourrait aussi constituer un facteur de risque supplémentaire à moyen terme, susceptible de contribuer à une dégradation rapide de la situation sécuritaire régionale. Dans ce contexte, la Russie demeure un acteur sécuritaire central, tant par son influence bilatérale au Tadjikistan que par son rôle au sein de l’OTSC.

Les incertitudes politiques persistent aussi entre les deux États frontaliers en raison de l’absence de reconnaissance diplomatique du régime taliban par le Tadjikistan. Douchanbé s’efforce parallèlement de préserver un équilibre entre ses engagements sécuritaires régionaux, en particulier avec la Russie, et ses partenariats économiques, notamment avec la Chine. La répétition d’attaques visant des ressortissants chinois sur le territoire tadjik pourrait affecter l’engagement économique de Pékin et peser sur les perspectives d’investissement dans le pays.

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