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Au Kazakhstan, l’interdiction de la « propagande LGBT » : un pas de plus vers un resserrement autoritaire

Publié le 12/01/2026
6 min de lecture
Par Nathan Bataille
Asie Centrale et sud-Caucase

Le mercredi 12 décembre 2025, le Sénat kazakhstanais avait interdit la « propagande LGBT », par une législation qui n’est pas sans rappeler une loi russe similaire, votée par la Douma en 2013. Alors que le Kazakhstan commence à jouer un rôle de plus en plus important à l’international, il semble qu’en interne, l’appareil politique kazakhstanais se laisse tenter par un glissement illibéral.

Une convergence législative avec la Russie

La loi adoptée le 12 décembre dernier a fait suite à une pétition intitulée « Nous sommes contre la propagande LGBT publique et cachée au Kazakhstan ! », qui avait remporté 50 000 signatures. Un mois avant que la loi n’en devienne une, plusieurs ONG, comme Amnesty International, avait appelé à ne pas faire voter ce texte.

Ce texte de loi, caractérisé par des terminologies assez floues, rappelle, selon plusieurs organisations internationales, une loi russe de 2013, qui visait à protéger les mineurs de « propagandes immorales », particulièrement dans les milieux de la culture et de l’information. Exactement de la même manière qu’en Russie, la loi kazakhstanaise interdit la promotion « des orientations sexuelles non traditionnelles ».

Par ailleurs, le président kazakhstanais Kassym-Jomart Tokaïev était en visite diplomatique à Moscou au moment de la promulgation de cette loi.

La gouvernance kazakhstanaise navigue entre la crainte de contestations internes et une stratégie de multi alignement croissant au niveau international

En 2024, le Kazakhstan avait reçu la note de 3.08/10 selon l’indice de démocratie du groupe The Economist, et pour cause : le pays n’a connu que deux présidents depuis son indépendance, en 1991, et maintient une politique extrêmement ferme quant aux opinions politiques divergentes. En 2022, lorsque des révoltes populaires avaient éclaté dans plusieurs grandes villes du sud et de l’est du pays, Kassym-Jomart Tokaïev, craignant un scénario comparable à celui du Kirghizistan en 2010 – qui avait conduit à l’exil du président kirghizistanais – a fait appel à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC). L’intervention s’est soldée par plus de 230 morts et par l’annonce d’une reconfiguration profonde de la vie politique kazakhstanaise, du moins sur le plan discursif.

Néanmoins, sur les autres aspects sociaux, le Kazakhstan n’était pas caractérisé, contrairement à la Chine ou au Turkménistan, par un contrôle absolu des mœurs et par une surveillance étroite de la sphère privée. L’ancienne République soviétique semblait ainsi avoir instauré un contrat social implicite avec sa population : une relative liberté religieuse, sexuelle et économique, en contrepartie d’une stabilité politique, en interne comme à l’international. C’est d’ailleurs ce qui caractérise la stratégie kazakhstanaise au niveau régional et international : la promesse d’un État et d’une structure politique stables, donc un terrain privilégié pour les investisseurs étrangers.

Cette position avait réussi à maintenir les élites kazakhstanaises dans une situation confortable, contrairement à leurs homologues d’Ouzbékistan et du Turkménistan voisins. En effet, cela leur offrait une marge de manœuvre significative pour mener des politiques parfois marquées par la répression et la corruption, sans jamais faire l’objet de condamnations ou de sanctions de la part de l’Union européenne.

Cependant, depuis les manifestations de 2022, il semble que la répression prenne un autre sens pour le gouvernement. Si l’arrestation et l’emprisonnement d’opposants ont longtemps constitué une pratique courante en Asie centrale, Astana paraît désormais déterminée à éviter à tout prix une répétition des événements de 2022.

La fin d’année 2025 aura été marquée par cette volonté affichée de l’État kazakhstanais d’en finir avec la possibilité de contestation. En septembre 2025, Kassym-Jomart Tokaïev a proposé l’abolition du Sénat, pour le remplacer par un organe unicaméral simplifié. Selon lui,ce changement serait bénéfique pour le peuple kazakhstanais. Cette réforme devrait être soumise à référendum en 2027.

Parallèlement aux habituelles arrestations de journalistes et opposants, le Kazakhstan a commencé à mener, en juillet 2025, un projet d’interception du trafic internet, officiellement destiné à « lutter contre les cybermenaces ». Abandonné un mois plus tard, ce projet aurait sérieusement pu acter l’avènement d’un contrôle absolu de la sphère privée au Kazakhstan. Par ailleurs, le pays semble accélérer sa politique de surveillance par reconnaissance faciale. En juin dernier, le journaliste indépendant Shanzhar Bokaev a été brièvement arrêté à l’aéroport d’Almaty grâce à une technologie de comparaison biométrique. Au cours de cette arrestation, qu’il a filmée, on voit clairement l’appareil de l’officier indiquer une probabilité de 94,3 % que l’individu arrêté soit bien Shanzhar Bokaev, et la classification de ce dernier comme « activiste ». Cette vidéo a depuis été massivement diffusée au Kazakhstan.

L’année a également été marquée par l’arrestation d’un blogueur, Temirlan Ensebek, accusé « d’incitations à la discorde ethnique », pour une vidéo dans laquelle il parodie une chanson d’origine russe. L’homme de 30 ans est le créateur du compte Instagram d’information satirique Qaznews24.

À l’international, le Kazakhstan continue sa politique de multi-alignement par l’intermédiaire de son président Kassym-Jomart Tokaïev, véritable spécialiste des affaires diplomatiques. Récemment, Astana a rejoint les accords d’Abraham, et signé une série d’accords avec l’administration américaine. L’Union Européenne, en quête de nouveaux partenaires économiques depuis le début de la guerre en Ukraine, a aussi largement approfondi ses partenariats avec le Kazakhstan.

Ainsi, en 2026, le Kazakhstan sera à un moment charnière de son histoire. Il conviendra de comprendre jusqu’où le gouvernement sera disposé à pousser sa dynamique illibérale, au risque de compromettre son statut de pôle émergent d’attractivité économique, et jusqu’où les États occidentaux accepteront de poursuivre leur coopération avec Astana en cas d’évolution vers un régime ouvertement totalitaire. L’Union Européenne, de son côté, devra naviguer entre une politique de fermeté au regard des droits humains, mais aussi approfondir sa coopération avec des pays exportateurs d’hydrocarbures, qui ne sont ni la Russie, ni les États-Unis.

À propos de l'auteur

Photo de Nathan Bataille

Nathan Bataille

Étudiant en master de Relations internationales, spécialisé dans les dynamiques contemporaines de l'Asie centrale

Auteur vérifié

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