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Azerbaïdjan: arrestation de l’opposant Ali Karimli

Publié le 08/01/2026
7 min de lecture
Par Lou Terzian
Asie Centrale et sud-Caucase
Paysage Bakou Azerbaïdjan

Paysage Bakou Azerbaïdjan

Ali Karimli, leader du parti Front populaire d’Azerbaïdjan et l’une des dernières figures de l’opposition qui n’était ni incarcérée, ni exilée, a été arrêté à son domicile le 29 novembre par les forces de sécurité azerbaïdjanaises. Inculpé pour tentative de renversement du pouvoir et placé en détention provisoire, le parti et les acteurs internationaux dénoncent une volonté politique d’éliminer les derniers remparts de l’opposition dans le pays. 

Arrestation et placement en détention provisoire d’Ali Karimli: une décision sous haute surveillance 

Figure de l’opposition démocratique en Azerbaïdjan, le leader du Front populaire d’Azerbaïdjan (Azərbaycan Xalq Cəbhəsi Partiyası, AXCP) Ali Karimli a été arrêté à son domicile le 29 novembre à Bakou par les forces de sécurité azerbaïdjanaises, selon l’agence de presse pro-gouvernementale APA. Selon cette source, Mamad Ibrahim, membre de la direction du AXCP, a lui aussi été arrêté.

Selon Eurasianet, Ali Karimli vivait sous étroite surveillance policière depuis plusieurs années et était régulièrement victime de campagnes d’intimidation et de violences physiques par les services de l’Etat. Il avait également l’impossibilité de quitter le territoire

Selon Caucasian Knot, les deux membres de l’opposition ont été placés en détention provisoire le 1er décembre jusqu’au 13 février, en vertu de l’article 278.1 du Code pénal azerbaïdjanais. Cet article concerne les “actions visant la saisie violente du pouvoir ou le changement violent de l’ordre constitutionnel de l’État” et est punissable de douze à vingt ans d’emprisonnement. 

Dans un communiqué publié sur le compte X de Ali Karimli, l’AXCP a déclaré que “la détention d’aujourd’hui devrait être considérée comme une tentative des autorités de détruire la dernière force politique indépendante en Azerbaïdjan et de supprimer complètement la lutte du peuple pour la démocratie et la liberté.

Les instances européennes et organisations de défense des droits humains ont rapidement exprimé leur inquiétude à propos de l’arrestation et de la détention du leader, exprimant leur condamnation et appelant à sa libération (Amnesty International, Human Rights Watch).

Dans une résolution adoptée le 18 décembre, le Parlement européen condamne fermement l’arrestation, dénoncée comme arbitraire et répressive, et a notamment appelé à “envisager des sanctions ciblées […] contre les responsables de ces violations”. Elle a également souligné que “tout futur accord avec l’Azerbaïdjan doit être conditionné à des progrès tangibles en matière de droits humains, de l’état de droit et de respect des valeurs européennes.

Tandis que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (PACE) et l’Union Européenne ont invité l’Azerbaïdjan à honorer ses engagements en matière de droits humains, Frank Schwabe, membre de la PACE, a estimé que “le Président Ilham Aliyev ferme la porte du Conseil de l’Europe sur lui-même”.

Une criminalisation de l’opposition dans un cadre de lutte contre les ingérences étrangères

L’agence de presse pro-gouvernementale APA a précisé que l’enquête en cours contre Ali Karimli est conduite dans le cadre de l’affaire contre Ramiz Mehdiyev, ancien chef de l’administration présidentielle de 1994 à 2019. Selon APA, une lettre de ce dernier aurait été trouvée à son domicile lors de la perquisition menée par les services de sécurité au domicile d’Ali Karimli. Cette version est contestée par le parti AXCP qui a dénoncé une mise en scène visant à établir artificiellement un lien entre le leader de l’opposition et l’ancien appareil du pouvoir.

C’est dans ce contexte qu’Ali Hüseynli, président de la Commission sur la politique juridique et la construction de l’État à l’Assemblée nationale, a évoqué la possibilité d’une dissolution du parti, qu’il a qualifié de “cinquième colonne”. Il a affirmé que, dans de nombreux pays post-soviétiques, ce type de partis a soit été dissous, soit a cessé ses activités depuis longtemps. Selon lui, l’adoption récente d’une nouvelle Loi sur les partis politiques aurait fait émerger « une nouvelle configuration politique et un nouveau climat de dialogue« , rendant le maintien de l’enregistrement de l’AXCP « surprenant« .

La Loi sur les partis politiques, adoptée en janvier 2023 et remplaçant la législation précédente datant de l’époque soviétique, introduit un ensemble de dispositions visant à verrouiller les canaux d’influence étrangère. Elle semblerait s’inscrire dans une logique de sécurisation du champ politique, notamment à travers des mécanismes de contrôle strict des financements, des structures partisanes et des liens transnationaux.

L’Azerbaïdjan pourrait alors s’inscrire dans une tendance observable plus largement dans l’espace post-soviétique. Dans plusieurs États de la région, des restructurations politiques profondes sembleraient servir à encadrer le champ politique sous prétexte de lutte contre l’influence étrangère ou de restructurer les élites héritées de l’ancien régime. C’est notamment le cas en Géorgie, où le projet de loi sur les “agents de l’influence étrangère” vise à réguler les financements et activités de certains partis et ONG, ou au Kazakhstan où, depuis 2022, des mesures législatives renforcées ciblent les élites proches de l’ancien régime.

Ces exemples illustrent un mécanisme de légitimation comparable à celui observé en Azerbaïdjan, où la criminalisation de l’opposition pourrait être justifiée sous couvert de sécurité nationale et de lutte contre les ingérences externes.

Enjeux géostratégiques et implications pour l’Azerbaïdjan

D’après le Parlement européen, « depuis le début de l’année 2025, le nombre de prisonniers politiques en Azerbaïdjan a fortement augmenté pour atteindre près de 400 personnes« . Cette vague d’arrestations pourrait refléter une volonté de sécuriser le narratif gouvernemental, dans un contexte régional particulièrement instable.

Depuis l’engagement de la Russie sur le front ukrainien et après la guerre du Haut-Karabagh en septembre 2023, l’Azerbaïdjan est devenu un acteur clé des recompositions d’influence régionale. L’ouverture du Corridor du Zangezur (aussi appelé “Corridor Trump”), conditionnée à un accord de paix final avec l’Arménie, pourrait renforcer la position géostratégique du pays dans le Sud-Caucase. Celui-ci faciliterait l’accès direct à la Turquie et potentiellement à l’Europe, tout en contournant l’Iran et la Russie.

Ainsi, l’assimilation de l’opposition politique à une menace pour la sécurité nationale pourrait contribuer à consolider le récit du gouvernement comme garant de la stabilité régionale lors des négociations avec ses partenaires occidentaux. Dans ce contexte, l’arrestation d’Ali Karimli et les tensions internes pourraient peser sur les relations avec l’Union européenne, en particulier sur les multiples accords de coopération et d’investissements.

L’évolution de cette situation pourrait peser sur la capacité de l’Azerbaïdjan à maintenir un équilibre entre contrôle interne et ouverture diplomatique et le rôle du respect des droits humains comme levier dans les futures négociations avec l’Union européenne.

À propos de l'auteur

Photo de Lou Terzian

Lou Terzian

Titulaire d’un Master en Relations internationales et diplomatie, Lou Terzian est spécialisée en communication institutionnelle et stratégique en contexte international. Elle a travaillé au sein d’organisations humanitaires et multilatérales, notamment en Arménie et aux Nations Unies à Genève. Elle s’intéresse aux dynamiques d’influence et de lutte informationnelle, ainsi qu’aux politiques de coopération européenne dans le Sud-Caucase et en Asie centrale.

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