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Entretien avec Samim Akgönül – La Turquie dans les Balkans

Publié le 01/06/2024
20 min de lecture
Par Eurasia Peace
Entretien

Samim Akgönül est Professeur des Universités à l’Université de Strasbourg, directeur du Département d’Études turques de l’Université de Strasbourg et co-responsable de l’équipe religions et pluralisme du DRES – CNRS.

Entretien a retouver dans le dossier Balkans, la prochaine ligne de front ?

Comment décririez-vous l’évolution du rôle et de l’influence de la Turquie dans les Balkans depuis sa proclamation en 1923 ? Quelles sont les différences notables entre la politique de Mustafa Kemal Atatürk et celle de Recep Tayyip Erdoğan sur cet aspect ? En quoi l’héritage de la présence ottomane dans les Balkans influence-t-il les perceptions contemporaines de la Turquie et de sa politique dans la région ?

Tout d’abord, il convient de souligner que la situation géographique actuelle de la Turquie est trompeuse. En effet, le centre de gravité de l’Empire ottoman, dès ses débuts au 14e siècle jusqu’à l’ère des États-nations du 19e siècle, a toujours été le pourtour égéen, y compris les Balkans. En d’autres termes, des villes comme Thessalonique ou Sofia étaient bien plus centrales que Erzurum ou Diyarbakır. De plus, tout au long du 19e siècle, l’Anatolie a accueilli environ 2 millions de Balkaniques, et la plupart des pères fondateurs de la Turquie moderne ont des origines balkaniques. Par exemple, Mustafa Kemal (Atatürk) est natif de Thessalonique, Ali Fethi (Okyar) est né à Prilep en Macédoine, Salih (Bozok) est également né à Thessalonique, et Kazim (Özalp) est né à Veles, toujours en Macédoine. Ainsi, pour certains de ces fondateurs, les Balkans représentent la patrie perdue.

Cela dit, pendant les premières décennies de la République, la politique étrangère de la Turquie est entrée dans une phase d’isolement où les Balkans, bien que moins que d’autres provinces ottomanes, ont été une préoccupation marginale. Cette non-intervention a été formalisée par le Pacte balkanique signé en 1934 entre la Grèce, la Turquie, la Roumanie et la Yougoslavie, mettant fin à toute velléité révisionniste. De plus, la politique turque dans les Balkans a été entravée à partir des années 1950, lorsque la Turquie a rejoint le camp atlantiste et qu’une partie importante des Balkans est restée derrière le rideau de fer.

Initialement, les relations gréco-turques étaient chaleureuses, les deux pays étant membres du camp occidental, mais la question chypriote a ensuite envenimé les relations à partir des années 1960. Il a donc fallu attendre le début des années 1990 pour voir émerger une politique explicite d’Ankara vis-à-vis des Balkans. Turgut Özal, Premier ministre de 1983 à 1989 puis président de 1989 à 1993, pensait que des intérêts économiques communs devraient être établis avec les Balkans, s’appuyant sur un passé commun, même perçu de manière différente, pour instaurer une paix durable après la chute du bloc soviétique. On peut considérer le début des années 1990 comme les balbutiements d’une politique néo-ottomane, bien que ce terme n’existât pas encore à l’époque.

La politique balkanique de l’AKP est en réalité l’œuvre d’Ahmet Davutoğlu et non de Recep Tayyip Erdoğan. Davutoğlu, professeur de relations internationales, qui fut d’abord conseiller d’Erdogan, puis son ministre des Affaires étrangères, et enfin son Premier ministre avant d’être déchu et de passer à l’opposition, pensait que la Turquie avait non seulement le droit de dominer les Balkans, mais également qu’elle en avait le devoir en raison du passé ottoman. Cette vision néocolonialiste, appelée néo-ottomanisme, considérait la Turquie comme l’héritière de Millet-i hakime (la nation dominante), tandis que celle des Balkans était vue comme les descendants des millet-i mahkume (les nations dominées).

Ainsi, depuis deux décennies, il y a eu un surinvestissement à la fois culturel et économique dans les Balkans, utilisant les outils du soft power comme la religion (à travers l’administration des affaires religieuses), l’architecture (via TIKA, l’Agence turque de Coopération et de Coordination) ou encore la culture populaire à travers les séries télévisées, par exemple. Cet usage extensif de la persuasion semble porter ses fruits plus que la vision officielle de domination, dans la mesure où non seulement dans les pays à majorité musulmane comme la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo ou l’Albanie, mais également dans d’autres pays balkaniques comme la Macédoine ou même la Serbie, l’image de la Turquie s’est améliorée et les intérêts économiques et politiques se sont développés d’une manière sans précédent. La différence principale de la politique de Recep Tayyip Erdoğan réside dans son entrisme, son volontarisme, qui a d’abord suscité la méfiance, puis a été intériorisé par de nombreux régimes balkaniques. Le passé ottoman, islamisé et turquisé à outrance dans le discours contemporain de la Turquie, a été adapté à chaque contexte pour atténuer les altérités constitutives.

La question du recensement et de la répartition ethnique dans les Balkans étant un sujet important, comment sont « comptabilisées » les minorités turques dans la région (langue, traditions, culture,religion) ?

C’est une question complexe à laquelle il est difficile de répondre de manière tranchée, car cela dépend du point de vue adopté et de l’interlocuteur du moment. Différents pays abordent la question de l’identification ethnique de différentes manières. Par exemple, en Macédoine du Nord, l’appartenance ethnique est déterminée par l’auto-déclaration, tandis qu’en Bulgarie, les statistiques officielles se basent sur des critères linguistiques (8 % de locuteurs turcs) et religieux (10 % de musulmans). En Grèce, l’appartenance religieuse est prise en compte pour les musulmans qui s’identifient comme Turcs, à l’exception notable la frange active de la communauté pomak slavo-musulmane.

Lorsqu’on change de perspective pour adopter le point de vue d’Ankara, la dynamique change. Jusqu’en 2010, il existait un « Conseil des Turcs à l’étranger » attaché au Premier ministre, qui comprenait des représentants de la diaspora turque dans différents pays. Bien que ce conseil ait principalement servi de canal pour les messages d’Ankara vers la diaspora, il permettait également une communication dans l’autre sens (l’auteur de ces lignes représentait la France). Cependant, avec la consolidation du pouvoir de l’AKP en 2010, cette structure a été dissoute, laissant place à la Yurtdışı Türkler ve Akraba Topluluklar Başkanlığı Teşkilatı (Organisation de la Direction des Turcs de l’extérieur et des communautés apparentées – YTB). Cette nouvelle organisation a renversé la logique précédente en incluant des communautés non exclusivement turques, surtout musulmanes, principalement dans les Balkans et en rendant les activités unidirectionnelles. Ces communautés, également appelées « communautés sœurs » ou Kardeş topluluklar, sont désormais incluses dans les trois groupes vers lesquels Ankara oriente une politique d’encadrement paternaliste : les Turcs de l’extérieur, les étudiants internationaux et les communautés sœurs, définies comme des entités ayant « des liens profonds avec la Turquie en raison de leurs caractéristiques historiques, religieuses, politiques, géographiques et culturelles».

À partir de 2010, cette politique s’est progressivement intensifiée, notamment dans les pays des Balkans, où les minorités et majorités musulmanes, en particulier dans l’ancienne Yougoslavie, en Bulgarie, en Grèce, en Albanie, dans les Balkans occidentaux, sont devenues des réceptacles dans la sphère d’influence d’Ankara. En 2024, on peut considérer que cette politique est partiellement réussie. Si les pays à majorité musulmane ont réussi à maintenir une certaine distance avec la Turquie en développant des relations alternatives, notamment avec l’Union européenne, dans les pays où les musulmans sont en minorité, la Turquie a pu gagner du terrain dans les sphères publiques, religieuses et commerciales.

Lors de son voyage dans les Balkans en 2022, Erdoğan a qualifié les relations entre Ankara et Sarajevo d’« exceptionnelles », qu’en est-il aujourd’hui et comment la Turquie aborde-t-elle les questions ethniques, religieuses et d’héritage culturel en Bosnie-Herzégovine ?

Vous avez raison, la Bosnie-Herzégovine se distingue des autres pays balkaniques pour plusieurs raisons. Tout d’abord, Sarajevo était une cité ottomane par excellence, étant multireligieuse. De plus, la présence significative de Bosniaques (Boşnaklar en turc) dans la population actuelle de la Turquie, résultant de migrations durant la seconde moitié du 19e siècle, renforce les liens historiques entre les deux régions.

Dans les années 2000, une approche paternaliste a profondément irrité les Bosniens de toutes confessions. Le résultat de cette période a été une restauration très kitsch de Baščaršija, la rue commerçante emblématique de Sarajevo. Cependant, au cours de la dernière décennie, les relations tendent vers une plus grande égalité. Malgré cela, des entités telles que Diyanet, l’Institut Yunus Emre de Sarajevo, TIKA, ainsi que d’autres structures étatiques ou semi-étatiques, continuent d’investir massivement politiquement et financièrement dans la région.

Depuis 2022, suite à la visite d’Erdoğan, les ressortissants des deux pays peuvent voyager entre les deux pays sans passeport. Cette ouverture renforce la mise en avant de l’héritage culturel, notamment à travers les restaurations plus efficaces réalisées par TIKA. Par ailleurs, la promotion croissante de l’islam turc se fait sentir non seulement dans les rues de Sarajevo, mais également en province, comme à Mostar ou Tuzla, où TIKA a lancé plusieurs projets de rénovation depuis 2016.

Dans quelle mesure l’influence turque est-elle ressentie dans les sociétés des Balkans ? Les initiatives culturelles et éducatives turques telles que les bourses d’études ont-elles des répercussions importantes ?

Si cette influence reste marginale dans certains pays comme la Roumanie ou la Croatie, elle est bien réelle dans d’autres États issus de l’ancienne Yougoslavie et, dans une certaine mesure, en Bulgarie. Cette influence a d’ailleurs été constante dans la minorité turque de Grèce. Les bourses d’études offertes par la YTB connaissent un véritable succès, non seulement vers Istanbul, mais aussi vers des villes comme Bursa ou Izmir, où existent des communautés balkaniques préétablies. Ceci étant dit, la perspective européenne de plusieurs États balkaniques tels que l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine ou le Monténégro, dont les candidatures sont reconnues par l’UE, offre de nouvelles perspectives aux jeunes des Balkans, en dehors de l’influence turque et russe.

Les aspirations nationalistes locales affectent-elles la stratégie turque dans les Balkans ? Comment la Turquie gère-t-elle les revendications des minorités turques ou musulmanes dans la région ?

Ces aspirations semblent avoir été atténuées par rapport aux années 1990. Je pense notamment à la Bulgarie, où le Dviženie za Prava i Svobodi (DPS) d’Ahmet Dogan, ainsi qu’en Grèce, où Sadik Ahmet puis le Dostluk, Eşitlik ve Barış Partisi (DEB) ont mené une activité ultranationaliste. Dans ces deux pays, les années 2010 ont apporté un apaisement, en partie parce que la situation des minorités a été améliorée grâce à l’Union européenne et au Conseil de l’Europe, mais aussi parce qu’Ankara a cessé de soutenir des mouvements subversifs. Quant aux autres pays, la Roumanie reste relativement en dehors des ambitions d’Ankara et la Serbie retrouve son statut de partenaire. Ainsi, on peut dire pour le moins que la Turquie ne soutient pas les revendications subversives, car certainement elle pense à ses propres Kurdes, tout en se positionnant comme défenseur des Turcs et des musulmans.

En tenant compte des intérêts concurrents d’autres puissances régionales et internationales, quels sont les défis et les opportunités pour la Turquie dans sa diplomatie balkanique ? Comment cette présence turque dans les Balkans est-elle perçue par d’autres acteurs régionaux tels que la Grèce ou la Serbie ? Et quels sont les intérêts de cette présence pour la Turquie ?

D’abord, les acteurs qui rivalisent avec la Turquie ne sont pas la Grèce ni la Serbie. Trois autres pôles d’attraction sont présents dans la région, à savoir l’Union européenne, en particulier l’Allemagne, la Russie et les pays du Golfe. Étonnamment, la Turquie se trouve à la croisée de ces trois pôles, étant un partenaire privilégié de l’UE, un allié ambigu de la Russie et un partenaire économique des pays du Golfe. Le modèle proposé par la Turquie, à la jonction de l’Occident, de l’autoritarisme et de l’islamité non-arabe, a tout pour plaire aux pays balkaniques. Cela dit, il ne faut pas réduire les Balkans au statut de simples réceptacles d’influence. De nombreux pays, tels que l’Albanie ou la Roumanie, ont une politique souveraine et jouent de cette rivalité d’influence à leur profit. La question grecque était surtout présente en Macédoine mais elle a été réglée depuis 2018. En Macédoine, le turc est une langue reconnue. La question serbe est toujours en cours, notamment au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine, mais là aussi, la Serbie est un acteur mineur qui ne peut rivaliser avec l’investissement culturel et politique d’Ankara, ni avec celui de Berlin ou de Moscou. N’oublions pas que la monnaie en cours au Kosovo n’est ni le Dinâr, ni la Livre mais l’Euro !

Quel est l’engagement de la Turquie vis-à-vis du Kosovo, notamment concernant le soutien pour l’épanouissement économique futur à travers la construction d’autoroutes par exemple ? Quels sont les objectifs ?

Le Kosovo est un cas intéressant, car malgré les tensions ethniques persistantes dans la région de Mitrovica, il trouve du réconfort dans sa proximité avec l’Allemagne, les États-Unis (à Pristina, le Boulevard Bill Clinton croise la Rue George Bush…), l’Albanie, notamment à travers un nationalisme albanais plus exacerbé au Kosovo qu’en Albanie, et avec la Turquie, qui investit massivement dans les infrastructures, notamment les autoroutes et la restauration de monuments historiques. L’aéroport Adem Jashari de Pristina a été rénové par un consortium franco-turc et est géré par la compagnie turque LIMAK, très proche du régime en Turquie. Ainsi, le Kosovo constitue un bon laboratoire pour évaluer l’impact réel de la Turquie dans les Balkans, car il est suffisamment petit et relativement central, tout en étant au cœur des tensions ethnoreligieuses.

Quelles sont les implications de la fermeture par le gouvernement turc des écoles gülenistes en Macédoine du Nord, en Bosnie-Herzégovine, en Albanie et au Kosovo ? Comment cela a-t-il affecté les relations entre la Turquie est ces pays ?

Le mouvement güleniste était présent dans les Balkans dès les années 1990 à travers les écoles et les médias. Les institutions proches de ce mouvement ont bénéficié d’un soutien officiel ouvert de la part de la Turquie entre 2005 et 2013, période pendant laquelle l’AKP et les gülenistes formaient une coalition inégale. Cette dynamique est bien illustrée par la règle établie par Serge Moscovici dans « La Psychologie des minorités actives », selon laquelle deux groupes peuvent coopérer pour obtenir une légitimité, mais une fois celle-ci acquise, leur meilleur ennemi peut devenir l’ancien allié. C’est ce qui s’est passé entre l’AKP et les gülenistes, qui ont vécu un divorce lent et douloureux entre 2013 et 2016. En Albanie, où la Fondation Gulistan était active depuis 1993, en 2016, au lendemain de la tentative de coup d’État, les gülenistes contrôlaient pas moins de 40 écoles, dont deux universités et l’école privée la plus prestigieuse, Meridyen, d’où était issue l’élite politique albanaise. La même année, en Bosnie-Herzégovine, il yavait 5 lycées et une université (Burç). Les écoles, les journaux, les agences de voyage et les maisons d’édition étaient également présents en Macédoine, au Kosovo et au Monténégro.

Après le 15 juillet 2016, la Turquie a dépensé beaucoup d’énergie pour transférer ces établissements dans le giron officiel turc, notamment en poussant à la fermeture des organes de presse, comme par exemple Zaman Bulgarie, ou en obligeant les autorités locales à accepter que les écoles soient contrôlées par la Fondation Maarif. Certains ont résisté, comme l’Albanie, qui a finalement cédé à la pression d’Ankara après la visite de Recep Tayyip Erdoğan à Tirana en 2022. Immédiatement après cette visite, le Collège turc Mehmet Akif Türk Koleji et l’école maternelle Zübeyde Hanım ont été fermés. En Bosnie-Herzégovine, les choses sont plus compliquées, car les écoles gülenistes ont changé plusieurs fois de mains, les écoles de la fondation Sema ayant d’abord été transférées à une entreprise appelée Global Education, puis en 2018 à Richmond Park Education d’Angleterre, sans pour autant sortir du giron güleniste.

Ainsi, la question güleniste, appelée FETÖ en Turquie, n’est pas totalement réglée du point de vue turc et les pressions continuent. L’éradication du mouvement est toujours conditionnée par Ankara par des investissements et un soutien politique aux politiciens.

Quelle est votre point de vue sur l’utilisation du terme « néo-ottomanisme » qui est parfois utilisé en opposition au simple pragmatisme économique dans la politique étrangère turque dans les Balkans ?

J’ai l’impression que la réponse est suggérée dans la question, mais je ne suis pas tout à fait d’accord. Le néo-ottomanisme ne peut être réduit uniquement au pragmatisme économique, ni ce dernier ne peut être écarté des actions qualifiées de néo-ottomanistes.

Ce terme flou englobe à la fois autre chose et, parfois, le dépasse. Dans l’histoire contemporaine de la Turquie, il y a eu trois périodes successives semblables. Dans les années 1990, Turgut Özal s’est ouvert aux Balkans par pragmatisme économique, comme vous l’avez mentionné, mais en tenant également compte des préoccupations identitaires. Tout au long des années 1990, les journaux turcs étaient remplis de reportages et de récits de voyages dans les Balkans sur le thème de l’Empire perdu ou des minorités turques opprimées.

À la fin des années 1990, nous avons été témoins d’une autre approche similaire dans la politique étrangère, notamment de la part de Necmettin Erbakan, non pas en direction des Balkans, mais du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord sur le thème de l’Oumma musulmane ; la visite d’Erbakan en Libye et l’accueil de Kadhafi, toujours dans les mémoires, avaient refroidi ces ambitions.

Le néo-ottomanisme de Davutoğlu puis d’Erdogan est plus englobant, avec une portée culturelle et religieuse, aussi bien qu’économique et politique. Erdoğan aussi a essayé de gagner la rue arabe après 2011, mais cela a donné des résultats mitigés. Il a, lui aussi tenté de se rapprocher de l’Asie centrale etmême de l’Organisation de coopération de Shanghai, mais avec un échec flagrant. Les Balkans, dans ce néo-ottomanisme, représentent peut-être la région la plus « stable », la cible la plus récurrente, car une fois de plus, la proximité historique et culturelle avec la Turquie est bien supérieure à celle du Moyen-Orient musulman, du Maghreb, du Machrek arabe et tribal, ou de l’Asie centrale, russifiée et soviétisée.

En 2024, le néo-ottomanisme est réduit à une nostalgie kitsch en interne, avec des ornements dorés et des soieries prisées des nouveaux riches, une révision discursive de la puissance ottomane, une turquisation et une islamisation excessive de l’histoire ottomane, etc. En externe, les Balkans demeurent le principal terrain d’action politique (et économique) du néo-ottomanisme.

La Turquie joue-t-elle un rôle de médiateur dans certains conflits ethniques dans les Balkans pour favoriser la stabilité ?

Il y avait une ancienne chanson de Mylène Farmer, « Oui mais… non ». Ankara veut être médiateur dans tous les conflits, sans jamais réussir complètement son coup. Dans les années 2010, l’AKP a tenté d’assurer la médiation entre Téhéran et Washington DC, mais a été rejeté avec arrogance. Elle a proposé sa médiation entre la Russie et la Géorgie, mais s’est rapidement retirée face à la menace russe de couper le gaz. Elle s’est présentée comme médiateur entre la Russie et l’Ukraine, mais s’est contentée d’une position difficile où le grand écart est de plus en plus compliqué. Enfin, elle s’est montrée comme possible médiatrice entre Israël et la Palestine, pour finalement abandonner rapidement, tout en condamnant Israël et continuant des relations économiques intenses avec celui-ci. Dans les Balkans, la Turquie s’érige comme un médiateur potentiel entre la Serbie et le Kosovo, mais aussi contre une possible sécession de la République serbe de Bosnie. Cela étant dit, son champ d’action reste faible, comme je l’ai mentionné plus haut, face à d’autres acteurs tels que l’Union européenne ou la Russie.

Dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne quel impact le rôle joué par la Turquie a-t-il sur les relations UE/Turquie dans leur approche respective envers la stabilité des Balkans occidentaux ?

Il est encore trop tôt pour une analyse approfondie, mais jusqu’à présent, la Turquie a réussi à maintenir une position à la fois proche de Moscou et membre de l’OTAN, bloquant temporairement l’adhésion de la Suède tout en entretenant des relations avec Kiev. Ce n’est pas une tâche facile. Ainsi, l’Europe, surtout occidentale, a une fois de plus pris conscience du rôle politique, économique (voire militaire) que la Turquie joue sur le flanc est du continent, à la fois comme repoussoir et comme tampon. N’oubliez pas que la Turquie joue le rôle de citadelle externe de l’UE face aux flux de migrants, provoquant un discours de haine sans précédent dans l’opinion publique turque vis-à-vis des « Syriens ». Les élections européennes de juin 2024 verront très probablement la victoire des mouvements anti-européens en Europe, qui pourraient constituer un frein à l’élargissement vers l’Est, y compris vers les Balkans et l’Ukraine. Pour l’instant, l’intégration de la Turquie semble être une perspective lointaine, mais n’oublions pas que l’AKP a subi un revers électoral en avril 2024 et que les sociaux-démocrates du CHP sont assez proeuropéens. En cas d’alternance, le processus d’adhésion pourrait être relancé, et les Balkans pourraient jouer un rôle de tremplin.

Comment envisagez-vous l’évolution future des relations entre la Turquie et les pays des Balkans ?

Je pense que, quelle que soit la situation, les relations avec les territoires post-ottomans abritant des minorités musulmanes resteront intenses tant sur le plan culturel qu’économique. Les graines plantées dans les années 1990 ont pris racine ! En ce qui concerne les pays susceptibles d’intégrer l’Union européenne, la dynamique est différente car l’Europe exerce une attraction bien plus forte. Cela étant dit, en cas de nouvelle crise au sein de l’Union européenne et de l’affaiblissement continu des valeurs du Conseil de l’Europe, la Turquie pourrait émerger comme un pôle d’attraction en tant que modèle de régime semi-autoritaire, tout en bénéficiant d’un dynamisme économique relatif.

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