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Entretien avec Carole Grimaud – Désinformation et guerre informationnelle dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne

Publié le 01/08/2024
28 min de lecture
Par Eurasia Peace
Entretien

Carole Grimaud est spécialiste en géopolitique de la Russie, chargée de cours en Études de défense à l’Université Paul Valéry de Montpellier et dans d’autres institutions. Chercheure à l’Université d’Aix-Marseille en Sciences de l’Information et Communication (Laboratoire IMSIC), et à l’école doctorale Défense et Sécurité intérieure, ses travaux portent sur l’information et la cognition dans le contexte de la guerre en Ukraine. Vice-présidente de l’Observatoire géostratégique de Genève et fondatrice du Center for Russia and Eastern Europe Research (CREER) à Genève. Forte d’une expertise multidisciplinaire, elle explore les interactions complexes entre l’information, la géopolitique et la sécurité.

Entretien à retrouver dans le dossier Russie, isolée sur la scène internationale ?

Pourriez-vous nous parler de vos travaux actuels concernant la Russie ?

Mes travaux de thèse au sein de l’Université d’Aix-Marseille (laboratoire IMSIC : Institut Méditerranéen des Sciences de l’Information et de la Communication) portent sur la perception et l’interprétation des informations liées à la Russie, depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine, auprès de groupes de population divers. Mes premières recherches se sont intéressées à la perception de l’information chez les étudiants francophones (et feront l’objet de la publication d’un ouvrage prochainement). A présent, mes travaux s’orientent vers la perception parmi la population russophone. J’interroge le processus cognitif du traitement de l’information chez les personnes et donc le processus de la formation des opinions, conséquence de la réception du message des médias.

Dans quel contexte peut-on parler de désinformation, et quels sont les critères permettant de distinguer la désinformation de l’information biaisée ou de la simple divergence de perspectives ?

La désinformation, sous tendue par l’intention de manipuler ou de tromper volontairement diffère d’une information biaisée, dont l’influence potentielle ne dépend que des opinions ou des préjugés du diffuseur, sans intention délibérée de tromper. Différents critères permettent de définir plus précisément l’intention d’une manipulation, par exemple, la présence de faits avérés faux ou déformés, de sources non crédibles, la décontextualisation et l’omission d’informations clés, ou encore le ton alarmiste ou sensationnaliste employé destiné à susciter une réaction émotionnelle chez le percepteur. Enfin, le caractère organisationnel est aussi un critère pour définir une intention délibérée, prouvant ainsi l’existence d’une “campagne de désinformation”. L’information biaisée ne comporte pas ces éléments intentionnels et organisés de la manipulation : il s’agira plutôt du soutien d’un point de vue particulier, par le choix éditorial et la sélectivité dans la présentation des faits, les euphémismes employés, etc… La divergence de perspectives est, elle, ouverte aux débats et aux différentes interprétations, en s’appuyant sur un langage neutre et rationnel, fondé sur des sources fiables tout en respectant généralement le contexte.

Comment les stratégies et les fondements de la désinformation en Russie et en Occident diffèrent-ils ? Peut-on affirmer que la désinformation / manipulation d’information est pratiquée de manière équivalente des deux côtés ?

Appréhender le concept de la désinformation, ses fondements et ses stratégies, nécessite la connaissance de ce que constitue la perception de l’information par les systèmes. Pour la Russie, et auparavant l’Union Soviétique ou l’Empire russe, l’information est, par essence, source de danger et doit donc être contrôlée. Il y a donc là, une divergence philosophique et historique fondamentale. Le contrôle de l’information, ainsi perçu comme relevant de la sécurité nationale, s’est accompagné de stratégies visant à appuyer la politique étrangère de l’Union soviétique, en regroupant l’ensemble des moyens officiels et clandestins visant à influencer les événements ou les décisions dans les pays étrangers. De nombreux analystes voient aujourd’hui le retour de ces “mesures actives” dans les stratégies de désinformation du gouvernement russe et particulièrement des services de renseignement, dont l’outil digital amplifie la portée et l’impact. Du côté occidental, l’information, n’est pas en soi une source de danger, les médias y exercent une liberté inscrite dans les fondements même des démocraties tout en restant soumis aux contraintes économiques. En revanche, le rôle des médias dans nos sociétés, qui est celui de contribuer à la construction d’une réalité sociale, un cadre de référence dans une situation d’incertitude, telle que nous la connaissons aujourd’hui dans le contexte de la guerre en Ukraine, implique la mobilisation de représentations sociales faisant l’objet d’un consensus au sein de la communauté. Ces “noyaux centraux” consensuels ont pour effet le renforcement des valeurs et des croyances, augmentant la résilience informationnelle au sein de la population, mais peuvent aussi être perçus comme relevant d’une information biaisée en créant un univers idéologique menant à la formation d’une opinion dominante. Il peut exister une résistance à ce consensus, et ce fut l’un des axes de mes premières recherches, notamment parmi une partie de la population étudiante en France. La manifestation de cette résistance aux médias se manifeste, entre autres, dans le choix des sources d’information, en privilégiant les comptes privés sur les réseaux sociaux, en adoptant une stratégie d’évitement de l’information.

Quels ont été les principaux axes de la propagande et les narratifs dominants utilisés par la Russie pour influencer l’opinion publique dès les premières phases du conflit ?

L’Histoire a principalement été au centre de la propagande russe dès les premières phases du conflit. Si la mobilisation des concepts et des idéologies, vus de Russie, liés à la Deuxième Guerre mondiale a connu un certain écho (et soutien) parmi la population russe, elle s’est rapidement avérée être un échec dans la volonté d’influencer l’opinion publique occidentale. Les médias occidentaux ont, en effet, rapidement repris les narratifs de l’Histoire dans leur travail collectif d’interprétation du conflit russo-ukrainien, en mobilisant les représentations sociales, la mémoire collective ou l’imaginaire social lié à l’événement considéré le plus important de l’Histoire pour les Français. Ce travail d’interprétation par les médias occidentaux a ainsi contribué à intégrer l’Ukraine dans une identité européenne, bien que membre de l’Union soviétique puis du Pacte de Varsovie après la guerre. Aujourd’hui, les narratifs dominants liés à l’Histoire, utilisés par la Russie, et visant à décrédibiliser le gouvernement ukrainien, ne le sont plus qu’à destination interne et marginalement en politique étrangère. L’accusation de génocide que l’Ukraine aurait perpétré sur la population russophone du Donbass depuis 2014 a également été utilisé pour justifier l’invasion des troupes russes.

Dans quelle mesure l’Occident est-il capable d’établir un récit fidèle à la réalité sans être physiquement sur le terrain du conflit russo-ukrainien, particulièrement dans les régions sécessionnistes du Donbass ?

La guerre dans le Donbass a commencé en 2014, après l’annexion de la Crimée, et pour de nombreux Ukrainiens, a marqué le début de la guerre avec la Russie. Les médias ont couvert les événements, à peu près jusqu’aux accords de Minsk I et II, en 2014 et 2015, puis la guerre du Donbass a été l’oubliée des médias occidentaux, jusqu’au mois de mars 2022. Il n’y eut de ce fait que très peu de récit durant cette période, révélant une méconnaissance de la situation sur le terrain et des enjeux par les audiences occidentales. Aujourd’hui, les médias occidentaux, les ONG et les organisations humanitaires occupent une présence importante sur le sol ukrainien, parfois dans des conditions extrêmement dangereuses. Il est vrai que les informations relayées proviennent essentiellement de la partie ukrainienne, au risque parfois de reprendre des informations erronées, telles que la chute d’un missile sur le territoire polonais, attribué à la Russie par l’Ukraine et reprise, un peu trop précipitamment, par certains médias occidentaux. Enfin, le récit peut présenter une réalité controversée, tel que le rapport fait par Amnesty International au mois d’août 2022 dans lequel l’ONG accusait l’Ukraine de mettre en danger ses propres civils. Face à cette accusation, le gouvernement ukrainien insinua que l’organisation reprenait la propagande de Moscou. La directrice du bureau de Kiev démissionna et l’on ne parla plus du rapport. A travers ces exemples, on peut observer que l’élaboration d’un consensus à travers la communication, face à une réalité incertaine, est essentielle pour que notre jugement soit considéré comme valable sur cette réalité, mais que dans certains cas, le climat d’opinion institué peut présenter certaines idées comme légitimes tandis que d’autres sont discréditées, la “spirale du silence” (Noëlle-Neumann, 1989) en étant le modèle théorique.

Pourriez-vous nous parler des différentes stratégies de communication mises en place par l’Ukraine et la Russie dans le contexte de guerre informationnelle ?

Il convient de distinguer les stratégies de communication officielles, institutionnelles des campagnes de désinformation menées par les services de renseignement ou les “entrepreneurs de l’influence” agissant sur les réseaux sociaux notamment. La communication institutionnelle de la Russie, portée par la voix du président ou les membres du gouvernement, est destinée à rassurer les pays partenaires alliés de la Russie, à justifier la guerre en Ukraine, auprès de la population russe ou à l’échelle internationale, en jouant sur différents registres sémantiques : la victimisation, la menace, la “justice historique”, la confrontation avec l’Occident, etc… donnant la ligne directrice reprise ensuite par les médias d’État et les relais d’influence, tels que les ultra patriotes ou “voenkori”, sur les plateformes digitales. Les nombreuses campagnes de désinformation attribuées à la Russie (Doppelganger, Matriochka, Portal Kombat, Overload…) visent à décrédibiliser les autorités européennes et donc à les affaiblir aux yeux de l’opinion publique en semant la confusion et le doute, mais aussi à décrédibiliser les médias occidentaux afin de parvenir à un état d’incertitude tel que la recherche de la vérité ne représente plus un objectif en soi. L’incertitude menant à la dissonance cognitive (Festinger, 1957), il devient alors plus aisé de modifier les “noyaux centraux”, que j’ai évoqué au début de cet entretien, afin d’y substituer d’autres représentations du monde. Nous ne parlons plus alors de guerre informationnelle mais de guerre cognitive, puisque la pensée devient un terrain d’affrontement. En effet, l’objet de l’influence diffère dans les deux cas : la guerre de l’information va porter sur ce que nous pensons, la guerre cognitive, sur la manière dont nous pensons. L’impact de cette dernière s’inscrit dans la durée, et parfois des années, avant que la modification des “noyaux centraux” ne s’opère. Tout cela n’est pas nouveau, la guerre psychologique de la guerre froide a montré de nombreux cas d’école, mais en 2024, l’outil digital augmenté de l’intelligence artificielle, en augmente la portée et vraisemblablement l’efficacité sans que nous ne sachons encore mesurer les effets, à l’instant T mais également dans le temps.

Depuis le début du conflit, la Russie a interdit des plateformes digitales telles qu’Instagram ou plus largement Meta. Le réseau Telegram est alors de plus en plus utilisé et est devenu le terrain privilégié de la propagande patriotique russe : mais alors de quoi est fait le paysage informationnel digital en Russie ? Comment mesurer son impact sur la population ?

Si le réseau Telegram est devenu le terrain privilégié de la propagande patriotique russe, il est aussi utilisé par de très nombreux comptes d’activistes des droits humains, dénonçant la guerre et les crimes commis sur le sol ukrainien, le sort des prisonniers envoyés sur le champ de bataille ou le traitement infligé à ceux qui refusent de partir. Les médias russes exilés continuent aussi leur travail auprès du public russe, sur leurs sites ou sur diverses plateformes digitales. Toutes ces informations sont disponibles pour les Russes, bien que le contrôle de l’organe d’État Roskomnadzor se soit renforcé depuis 2022, en téléchargeant un logiciel VPN pour contourner les blocages. Les décisions prises par les autorités d’interdire les principales plateformes américaines pour rediriger les abonnés vers les plateformes russes telles que Ru-Tube n’ont pas connu les résultats escomptés. On peut l’interpréter comme la résistance d’une partie de la population russe qui continue de s’informer via les réseaux sociaux en passant par les logiciels VPN pour y lire des informations autres que celles dictées par le Kremlin, ce qui concerne principalement les plus jeunes. On peut également interpréter la fébrilité du gouvernement russe concernant cette jeunesse, dans la “reprise en main” de l’éducation patriotique, voire militaire, dans les écoles, les lycées et les universités afin de contrer cette “influence extérieure” occidentale.

Quel est l’impact des blogueurs ultranationalistes russes, les « voenkor », sur le discours public en Russie, et comment leur statut prétendument indépendant leur permet-il de critiquer les forces armées russes tout en restant influents dans le paysage médiatique ?

Les “voenkori” ont particulièrement pesé sur le discours public en Russie lorsque Evgeni Prigojine en a représenté la tête de file, employant un ton que l’on n’avait encore jamais vu, contre le ministère de la Défense, les forces de sécurité et la stratégie militaire russe en général. La mort de ce dernier a sifflé la fin de la récréation, si j’ose dire. Aujourd’hui, ils ne jouent plus le même rôle de “lanceurs d’alerte” mais projettent encore auprès d’une certaine frange de la population, et des plus jeunes, une image de “héros” patriotique fantasmée et renforcée par la militarisation dans l’éducation. Le pouvoir russe a longtemps tâtonné pour gagner le soutien de la jeunesse russe dans la sphère informationnelle, etvles “voenkori”, se sont présentés comme une solution “naturelle” prompte à émettre un message ultra-patriotique qui ne vient pas d’en haut (et donc plus crédible pour de nombreux russes) avec une “indépendance” relative, pouvant inspirer la confiance chez les abonnés. Nous avons vu que cette liberté d’expression était elle aussi toute relative.

Ces stratégies de désinformation pour manipuler l’opinion sur les réseaux sociaux ne sont pas seulement présentes dans les pays occidentaux. Quelles sont les principales cibles et terrain d’affrontement informationnel pour la Russie ?

La menace informationnelle comprise par le pouvoir russe, et ce depuis les années 2000, faut-il le rappeler, se situe à deux niveaux : l’une est interne et l’autre externe. Il s’agit donc de lutter contre toute désinformation produite par les citoyens ou les entités russes, et par désinformation, il est entendu tout discrédit des forces armées, appels à manifester ou propos considérés comme menaçants la sécurité nationale. De lourdes amendes et des sanctions pénales ont fait l’objet d’amendements à la loi sur l’information et la protection de l’information dès le mois de mars 2022. Roskomnadzor veillant à supprimer tout contenu “déviant”. A partir de 2008, de nombreux scientifiques russes ont expliqué la désintégration de l’Union soviétique par la défaite soviétique face à la guerre psychologique menée par le bloc occidental. Ces idées se sont répandues dans l’appareil d’Etat et ont fait de la protection de l’information ou de l’utilisation de l’information/désinformation à des fins de politique extérieure, un enjeu de sécurité nationale. Ainsi, la compréhension russe des processus mondiaux portait non seulement sur ce qu’il se passait dans la réalité mais aussi sur ce que les populations pensaient sur ce qu’il se passait. Informer/désinformer, aux frontières très floues, sont rapidement devenu une “nécessité”, du point de vue russe, ainsi qu’une arme pour influer sur les événements mondiaux. La perception de la menace externe s’est, elle, cristallisée sur les plateformes digitales étrangères, soupçonnées de manipuler la conscience publique russe par des appels à la discorde, des idées diverses considérées comme relevant de la provocation. Ces plateformes ont donc été en grande partie bannies par le pouvoir russe. Mais il reste les attaques cyber sur les institutions, les banques, les sociétés russes qui ont explosé depuis le début de la guerre. Nous l’avons vu durant les élections présidentielles en Russie également. Des opérations sont menées par la partie ukrainienne afin que les Russes prennent conscience de l’existence d’une insécurité dans leur pays, détricotant ainsi le discours officiel du Kremlin, en hackant, par exemple, les chaînes de radio russes pour y lancer des messages d’alerte à la bombe.

Le groupe Wagner a joué un rôle important dans le conflit d’influence et d’affrontement informationnel, notamment avec le scandale du charnier de Gossi au Mali en avril 2022, où un faux compte Twitter a accusé la France d’avoir enterré des cadavres en quittant leur base militaire. La mort d’Evguéni Prigogine, le patron de Wagner, et la dégradation des relations entre Wagner et le gouvernement de Poutine peuvent-ils influencer la propagande déployée par Moscou concernant la guerre en Ukraine ?

Evguéni Prigogine avait construit tout un système économique dont la holding média “Patriot”, abritant le réseau de propagande digitale de Saint-Pétersbourg, représentait une partie importante. Son “business model” a depuis, fait des émules et nombreux sont ceux qui reproduisent ou tentent de reproduire ce modèle. Depuis la mort de son patron, Wagner, rebaptisé African Corps, a été intégré au sein du ministère de la Défense, et les actifs détenus par Prigogine redistribués. La propagande de Moscou continuera de se déployer, sans celui qui en a incarné les effets les plus saillants, car Prigogine n’en aura été qu’un exécutant, celui qui aura rompu avec la tradition de discrétion et d’opacité propre au système russe.

Quelle est l’influence de la désinformation russe sur les opinions publiques internationales et comment parvient-elle à semer le doute même en dehors du territoire russe ?

Il est très difficile de mesurer l’influence de la désinformation sur les opinions publiques, mais pour autant, l’on voit que pour de nombreux pays africains francophones, l’influence médiatique russe et en particulier celle que le groupe Wagner a mené par l’intermédiaire de sa holding média, a contribué aux changements politiques qui se sont opérés par la suite. Néanmoins, c’est le contexte de coopération économique, politique ou militaire au plus haut niveau de ces États avec le groupe Wagner et la Russie, qui a certainement contribué à favoriser ces changements dans l’opinion publique à l’égard de la France en particulier. En revanche, avant le 24 février 2022, l’influence de la désinformation russe sur les opinions publiques ukrainiennes s’est, elle, révélée être un échec. Après de longues années de tentatives politiques, parmi lesquelles des campagnes de désinformation menées dans les médias, les cyber attaques contre les institutions, les médias, les campagnes de dénigrement destinées à discréditer la classe politique ukrainienne, l’Ukraine ne sera pas retournée dans le giron de l’influence russe. En ce qui concerne la France, devenue l’une des cibles particulières de la désinformation russe aujourd’hui, l’on peut dire que le climat politique actuel, l’incertitude dans le cadre des élections législatives anticipées constituent un terrain “favorable” à la vulnérabilité face à la désinformation. Les attaques augmentent d’une façon très importante et il est crucial, en ces temps, de ne pas faire le nid du doute, à des fins politiciennes. Par “nid du doute”, j’entends tout propos pouvant susciter davantage de confusion ou d’inquiétude chez les électeurs.

Dans le contexte des élections européennes, l’Union Européenne s’est efforcée de lutter contre les tentatives de désinformations russes. Quel était le narratif russe et les méthodes employées ? Y- a-t-il eu un impact sur l’électorat européen ?

La désinformation en période électorale n’est pas un fait nouveau, nous pouvons compter de nombreux exemples en la matière, en revanche, les outils utilisés, l’IA et les deepfakes, ont décuplé les capacités de diffusion et en conséquence l’impact auprès des populations. Comme les résultats de mes premières recherches le montrent, 1/15ème des personnes interrogées peuvent changer leurs représentations du monde en réponse à la perception d’une fausse information. Je maintiens donc que l’objectif d’une campagne de désinformation n’est pas de faire croire à une fausse information, mais de créer une zone de doute qui peut évoluer vers un changement dans les représentations, sur le moyen et le long terme, d’une part, et d’autre part, en élargissant la diffusion au plus grand nombre, peut augmenter les “chances de succès” pour atteindre ce changement. On voit bien que l’IA rend tout cela possible et relègue à la préhistoire, les opérations d’ingérences sur les réseaux sociaux durant la campagne électorale présidentielle américaine de 2016. Les élections européennes tout comme les Jeux Olympiques de Paris sont les cibles privilégiées de ces tentatives. Avant les élections européennes, l’Observatoire Européen des Médias Numériques a mis en lumière, suite à la révélation du président tchèque, l’opération d’influence pro-russe opérée par le site web Voice of Europe, lequel aurait payé des parlementaires européens pour promouvoir la propagande du Kremlin. Le site a été fermé dès le mois de mars 2024. Il n’en reste pas moins que la révélation de l’affaire avec ses répercussions au sein des classes politiques de nombreux pays membres et notamment celles des mouvances d’extrême droite, aura certainement prolongé les “objectifs” de décrédibilisation des institutions européennes auprès des opinions publiques, avec la corruption mise au grand jour de certains de ses membres. La stratégie est alors, tout comme durant les présidentielles américaines de 2016, de jouer des rivalités politiques internes dont l’issue, in fine, contribue à saper les valeurs démocratiques et la confiance dans les institutions des opinions publiques européennes. Dans la guerre psycho-informationnelle, le réseau de désinformation “Portal Kombat”, comptant près de 224 sites à travers le monde, a fait l’objet d’une enquête de VIGINUM depuis 2023. Les sujets controversés abordés peuvent contribuer à diviser le débat public et renforcer un narratif pro-Kremlin. Il est impossible aujourd’hui de mesurer scientifiquement et précisément l’impact de ces narratifs sur l’électorat, mais comme je le disais précédemment, plus large est la diffusion, plus important sera l’impact en terme de nombre de personnes susceptibles d’être influencées par ces narratifs. La situation d’incertitude augmentant la vulnérabilité aux influences, les querelles politiques, l’instrumentalisation et les révélations de corruption contribuent à exacerber cette incertitude, que l’IA utilisée à des fins trompeuses pour manipuler les opinions, va amplifier sur les réseaux sociaux, telle une caisse de résonance. Ajoutons à cela notre dépendance aux informations en ligne, lesquelles nous font surestimer nos capacités métacognitives (savoir que l’on sait), nos biais de confirmation décuplés par les algorithmes et vous avez là un terrain cognitif particulièrement complexe. De plus, lorsqu’une personne se trouve dans une situation de mise en danger de ses représentations pour en changer avec d’autres, résultat possible, sous certaines conditions, de la perception d’une fausse information, ce phénomène tendra à se répéter lorsque la personne sera amenée à percevoir le même type de fausse information, produisant ainsi les mêmes effets, se renforçant au fur et à mesure. Un phénomène d’automatisation du traitement de l’information se mettra alors en place. Notre cerveau est ainsi fait, qu’il choisit toujours le processus de traitement de l’information qui lui coûtera le moins en termes d’énergie. Ainsi, une désinformation ou une fausse information, bien que débusquée et révélée, continuera de produire ses effets et de les renforcer, chez les personnes dont elle aura suscité le doute, voire dont les représentations auront changé. Mon travail consiste à comprendre ces processus de perception et d’interprétation des informations liées à la Russie, afin de pouvoir appréhender les effets de la désinformation.

La guerre en Ukraine a mis en lumière l’importance cruciale de la vérification des faits et de la lutte contre la désinformation pour maintenir une opinion publique informée et critique. Quels rôles jouent les organisations de vérification des faits et les initiatives contre la désinformation dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne ? Quelles stratégies sont adoptées en Europe ?

Vérifier les faits, débusquer les fausses informations ou les campagnes de désinformation est en effet essentiel pour préserver un espace informationnel sain tout en formant la population à la vigilance. C’est une première étape cruciale. En France, les organisations d’Etat telles que VIGINUM, créée en 2021, dont le but est la protection contre les ingérences étrangères, ou PHAROS, créé en 2009, la plateforme de signalement de contenu illicite sur Internet, répondent aux stratégies de lutte contre la désinformation. Pour autant, nous avons peu de données en ce qui concerne la prise de mesure de l’efficacité réelle de ces stratégies sur la cognition des personnes, tout comme nous sommes dans l’inconnu pour ce qui est de mesurer les effets de l’influence d’une désinformation. Ces derniers peuvent aussi être amplifiés à des fins politiques, instrumentalisés et utilisés contre les adversaires.

Comment l’information “brute” diffusée en temps réel façonne-t-elle les perceptions du public sur les événements, et quelles sont les implications de cette pratique pour la vérification des faits et la propagation de la désinformation ?

Selon les résultats de mes premières recherches, auprès d’une partie de la population étudiante en France, l’information “brute”, par son pouvoir cinétique, vient compenser un désir d’action, que les jeunes ne trouvent pas dans les médias traditionnels. A la manière des jeux vidéos, où la perception de l’information passe par le mouvement et procure un sentiment de “réel” chez le joueur, l’information “brute” sur les événements liés à la guerre en Ukraine est jugée plus “vraie”, dénuée de commentaires journalistiques considérés par eux comme subjectifs et souvent biaisés. Bien que s’informant aussi dans la presse et les médias, c’est paradoxalement une sorte de résistance aux médias, qui s’est mise en place dans le contexte de la guerre en Ukraine. La majorité des étudiants interrogés pour ma recherche se déclarant incapable de discerner le vrai du faux, se sont donc tournés vers des comptes privés, parfois même depuis les zones de combat, pour y chercher une information qu’ils jugent plus proche de la réalité, loin des plateaux TV. Le pendant de tout cela est qu’il est aussi parfois difficile de distinguer une bonne information “brute” d’une mauvaise, modifiée et donc fausse. Les réseaux sociaux ne sont pas tous équipés d’outils à la vérification ou n’ont pas la volonté de le faire, plaçant alors les internautes dans une position vulnérable. Toutefois, les jeunes interrogés font preuve d’une grande prudence et d’une grande habileté à vérifier les faits par eux-mêmes. On voit là les résultats de l’éducation aux médias mise en place il y a une dizaine d’années en France, qui a développé leur esprit critique. Ils trouvent donc dans l’information “brute” une autre façon d’accéder à l’information, qu’ils vérifient par un retour aux médias traditionnels lorsqu’ils le jugent nécessaire.

Peut-on parler de prise d’otage de l’opinion publique, autant pour la Russie que pour l’Occident ?

Je considère une prise d’otage de l’opinion publique, telle qu’elle n’est plus libre de penser ou de s’exprimer, dans un environnement idéologique fixé et dans une situation de propagande informationnelle, dictée par le haut et verrouillée. Il est évident que l’infosphère en Russie est verrouillée, bien avant le début de la guerre et “cadenassée” après. Avant cela, l’opinion publique russe a été “travaillée” de façon à créer un environnement “mûr” pour lancer cette guerre. Pour autant que je sache, il n’y a pas de médias occidentaux qui se seraient exilés en raison d’un environnement idéologique leu interdisant toute critique. Les internautes occidentaux ont accès à toute la presse internationale, aux idées et aux courants politiques multiples. Il n’y a pas de prise d’otage de l’opinion publique occidentale. On peut parler, en revanche, d’un consensus, ce qui est différent. Il y a un consensus, lequel, par définition, domine dans les médias occidentaux. Adhérer, rejeter ou s’accommoder de ce consensus est le choix de chacun, mais il devient alors moins facile, une fois le consensus formé, d’exprimer une opinion différente allant à contre-courant de ce qu’est devenu la norme.

Concernant spécifiquement la France, partagez-vous le constat de la présence d’un consensus au sein de l’opinion publique concernant la guerre en Ukraine, alors que ce consensus n’est pas présent pour d’autres conflits, comme pour Israël-Palestine ?

Comme je l’ai évoqué précédemment, il existe un consensus au sein de l’opinion publique occidentale, élaboré par les médias dans le travail collectif d’interprétation du phénomène du retour de la guerre sur le sol européen. Ce consensus, quelques mois après le début de la guerre, s’est formé, entre autres, par la mobilisation des représentations sociales de l’histoire, par l’imaginaire social et la mémoire collective européenne, intégrant de ce fait l’Ukraine, en tout cas symboliquement, dans la famille européenne. Il n’y a pas eu ce consensus formé pour le conflit Israël Hamas, les positions politiques des uns et des autres se sont rapidement heurtées entre elles. Le processus d’ancrage des représentations dans les médias, phénomène de pensée par lequel l’interprétation de phénomènes nouveaux s’opère en l’enracinant dans des modes de pensées existants (Moscovici, 1961) n’a pu se faire, comme pour l’Ukraine, car il s’agissait de former des conceptions majoritaires et partagées par le plus grand nombre. Or, nous l’avons vu, la guerre Israël Hamas n’a fait que révéler de profondes divisions au sein de la société, faute de représentations partagées, de mémoire collective ou d’imaginaire social commun.

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