Corée du Sud
Hydrogène
Nucléaire

La Corée du Sud : Le pari de l’hydrogène et la décarbonation industrielle

Publié le 08/06/2026
7 min de lecture
Par Zoe Montillet
Le ministre JK (Jung-Kwan) Kim du ministère du Commerce, de l'Industrie et des Ressources (MOTIR) a participé au Forum ministériel et d'affaires sur la sécurité énergétique de la région indo-pacifique, qui s'est tenu à Tokyo, au Japon, le 15 mars 2026.

Le ministre JK (Jung-Kwan) Kim du ministère du Commerce, de l'Industrie et des Ressources (MOTIR) a participé au Forum ministériel et d'affaires sur la sécurité énergétique de la région indo-pacifique, qui s'est tenu à Tokyo, au Japon, le 15 mars 2026.

La Corée du Sud possède l’une des économies les plus intensives en carbone au monde. En 2026, le pays se classe toujours parmi les 10 plus grands émetteurs mondiaux de gaz à effet de serre (GES), avec une production annuelle d’environ 600 millions de tonnes de CO₂ équivalent. Cette empreinte carbone massive est portée par ses géants industriels de l’acier (POSCO), de la pétrochimie et de la construction navale, qui forment le cœur de sa puissance exportatrice. Pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, le pays ne peut pas simplement réduire sa voilure ; il doit réinventer ses processus. C’est pourquoi Séoul mise massivement sur « l’économie de l’hydrogène » (H-Economy).

Le printemps 2026 marque une étape charnière pour la République de Corée avec l’actualisation de son Plan Cadre pour l’Énergie (2026-2035). Sous l’impulsion du MOTIE (Ministry of Trade, Industry and Energy), Séoul passe d’une phase de démonstration technologique à une intégration industrielle massive de l’hydrogène. Le gouvernement a d’ailleurs débloqué une enveloppe record de 5 000 milliards de wons, soit environ 3,5 milliards d’euros, pour la seule année 2026 afin de soutenir cette transition. L’objectif est clair : réduire les émissions du secteur industriel de 14,5 % d’ici 2030, tout en protégeant la compétitivité des chaebols (Samsung, Hyundai, SK) face aux nouvelles taxes carbone internationales.

1. La Stratégie du MOTIE : L’hydrogène comme levier de décarbonation lourde

Le rapport 2026 du MOTIE souligne que la Corée ne peut atteindre ses objectifs climatiques par le seul biais du solaire et de l’éolien. En raison de sa topographie montagneuse, qui limite l’espace disponible pour les panneaux solaires, et de son isolement électrique, le pays n’ayant aucune interconnexion avec ses voisins directs, la Corée fonctionne comme un véritable “îlot énergétique”. Le stockage et le transport de l’énergie sous forme de molécules d’hydrogène s’imposent donc comme la seule alternative viable.

Le basculement vers l’acier propre et le défi du MACF

Le secteur de la sidérurgie, mené par le géant POSCO, représente à lui seul près de 10 % des émissions nationales. En 2026, il commence sa transition vers la réduction directe du fer à base d’hydrogène (technologie HyREX).

Traditionnellement, un haut-fourneau utilise du charbon (coke) pour séparer l’oxygène du minerai de fer, ce qui libère d’immenses quantités de CO₂. Le procédé HyREX remplace le charbon par de l’hydrogène. En réagissant avec le fer, l’hydrogène ne rejette que de l’eau (H2​O).

L’État subventionne désormais massivement la conversion de ces infrastructures pour anticiper le MACF (Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières) européen. Cette taxe européenne, qui entre pleinement en vigueur le 1er janvier 2026, pénalise les importations d’acier à haute empreinte carbone. Pour un exportateur de premier plan comme la Corée, décarboner l’acier est devenu une question de survie commerciale.

L’écosystème « H-Hubs »

Pour optimiser les coûts de logistique, la Corée déploie en 2026 des « clusters » (des regroupements d’industries) intégrés directement dans les zones portuaires majeures comme Ulsan et Pyeongtaek.

Ces terminaux reçoivent de l’hydrogène importé, principalement sous forme d’ammoniac vert. L’ammoniac (NH3​) est utilisé comme un « transporteur » car il est beaucoup plus facile à liquéfier et à acheminer par bateau que l’hydrogène pur. Une fois arrivé au port, il est soit reconverti en hydrogène, soit brûlé directement pour alimenter les complexes pétrochimiques et les flottes de transport lourd de la région. Dans cette dynamique, Séoul ambitionne de mettre en circulation 30 000 camions à hydrogène d’ici 2030.

2. Le rôle de la KEPCO : La flexibilité nucléaire et le réseau intelligent

Les directives de la KEPCO (Korea Electric Power Corporation) publiées début 2026 redéfinissent le mix électrique national. Contrairement à certains choix européens, la Corée du Sud réaffirme le nucléaire comme le pivot central de sa transition vers la neutralité carbone.

Le nucléaire en soutien du renouvelable : l’hydrogène « rose »

Le gouvernement utilise le parc nucléaire national, qui fournit environ 32 % de l’électricité du pays, de manière beaucoup plus flexible qu’auparavant. Au lieu de faire fonctionner les réacteurs uniquement en continu pour la consommation de base, l’électricité produite pendant les heures creuses, notamment la nuit, est redirigée vers de grands électrolyseurs.

Cette électricité bas-carbone permet de séparer les molécules d’eau pour produire de l’hydrogène dit « rose » (l’hydrogène issu de l’énergie nucléaire). Cela permet de maximiser la rentabilité du parc existant tout en générant un carburant propre à bas coût, avec un coût cible affiché de 3 500 wons, soit environ 2,50 € le kilo d’ici 2030. Actuellement, le prix de l’hydrogène gris fossile est de 1,50 à 2,50 € le kilo et l’hydrogène vert entre 5,00 et 8,00 € le kilo . 

Flexibilité, stockage et Smart Grids

L’annonce phare de 2026 est l’obligation pour tous les nouveaux parcs éoliens offshore situés en mer de l’Est d’être couplés à des systèmes de stockage par batterie (ESS) produits localement par des leaders du secteur comme LG Energy Solution ou Samsung SDI.

La KEPCO investit massivement dans les Smart Grids (réseaux électriques intelligents). Équipés d’algorithmes d’intelligence artificielle, ces réseaux anticipent les pics de consommation et les baisses de vent en temps réel. Ils basculent instantanément l’énergie excédentaire vers les batteries ou vers la production d’hydrogène, évitant ainsi de devoir allumer des centrales thermiques en urgence. Ce pilotage intelligent accompagne une accélération des fermetures d’infrastructures polluantes, le plan prévoyant l’arrêt définitif de 20 centrales au charbon obsolètes d’ici 2034.

3. Sécurité Énergétique : Le Pragmatisme de la Péninsule

Le paradoxe sud-coréen réside dans son extrême vulnérabilité énergétique originelle : le pays dépend des importations pour 93 % de son énergie primaire (pétrole, gaz, charbon). Pour Séoul, la transition verte dépasse le simple cadre de l’idéal écologique ; c’est un impératif de sécurité nationale visant à s’affranchir des crises géopolitiques mondiales. À terme, le gouvernement souhaite que l’hydrogène représente 33 % du mix énergétique national d’ici 2050.

Diplomatie de l’hydrogène et leadership naval

Produire de l’hydrogène par électrolyse demande énormément d’espace et d’eau pure. Consciente de ses propres limites géographiques, la Corée a choisi un positionnement pragmatique : importer la molécule propre, mais maîtriser de bout en bout la chaîne technologique du transport.

En 2026, elle sécurise ses « routes de l’hydrogène » via des accords d’importation à long terme avec l’Australie, le Chili et le Moyen-Orient, où s’élèvent de gigantesques parcs solaires de production. En contrepartie, ce sont les chantiers navals coréens, notamment HD Hyundai Heavy Industries, qui construisent les navires ultra-techniques indispensables au transport d’hydrogène liquéfié à -253°C et de transporteurs d’ammoniac. Il s’agit d’un secteur de haute technologie où la Corée maintient une domination écrasante, captant plus de 70 % des parts de marché mondiales sur les nouvelles commandes.

Acceptabilité sociale et soutien aux PME

Pour éviter que le coût astronomique de ces nouvelles infrastructures ne se répercute trop lourdement sur la facture d’électricité des citoyens et ne déstabilise le pouvoir d’achat, le gouvernement maintient un mécanisme strict de lissage des tarifs réglementés.

Parallèlement, pour éviter que le tissu économique ne se fracture entre les grands chaebols et le reste des entreprises, des incitations fiscales spécifiques ont été mises en place. L’État couvre désormais jusqu’à 40 % des investissements technologiques pour les PME qui adoptent des solutions d’efficacité énergétique basées sur l’intelligence artificielle, comme le déploiement de capteurs connectés permettant d’optimiser la consommation thermique des usines.

La Corée du Sud ne cherche donc pas une sortie brutale ou une décroissance de son modèle industriel, mais une mutation profonde par la haute technologie. Le plan 2026-2030 consacre ainsi la « Verticalisation de l’Hydrogène » : de la production assistée par le nucléaire jusqu’à l’usage final dans l’acier et les navires. En transformant sa contrainte d’isolement énergétique en un écosystème technologique de pointe, Séoul tente de bâtir un modèle de croissance décarbonée hautement exportable, garantissant à la fois ses engagements climatiques et son rang de superpuissance industrielle mondiale.



À propos de l'auteur

Photo de Zoe Montillet

Zoe Montillet

Biographie non renseignée

Auteur vérifié

Articles à lire dans cette rubrique

Restez informé !

Recevez notre newsletter 4 à 5 fois par mois et restez en connexion avec l'actualité internationale.

  • Analyses mensuelles thématiques exclusives
  • Décryptage des enjeux mondiaux
  • Désabonnement facile à tout moment
Newsletter

Cultivez-vous et montez en compétences !
Recevez en exclusivité nos dernières parutions et nos offres de formation.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir nos emails.
Désabonnement en un clic