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Entretien avec Adrien Nonjon – Les idéologies et les mouvances nationalistes et d’extrême droite en Ukraine

Un entretien réalisé par Clélia Frouté

Doctorant à l’Institut national des civilisations et langues orientales, Adrien Nonjon poursuit une thèse intitulée «L’Entre-deux-mers comme enjeu stratégique : Cartographie des imaginaires et dynamiques historiques du concept Intermarium de la chute des Empires Centraux à nos jours». Formé en géopolitique et sciences politiques, chercheur en histoire, Adrien Nonjon est spécialiste de l’Ukraine, de l’extrême droite et du nationalisme ukrainien.

Clélia Frouté (C.F) : Pouvez-vous nous parler de votre sujet de thèse et des thématiques et axes que vous y abordez? Nous avons pu lire que vous vous étiez spécialisé sur l’Ukraine. Pouvez-vous nous expliquer votre approche sur le sujet?

Adrien Nonjon (A.N) : Mon sujet de thèse porte sur l’Intermarium ou plus communément l’entre-deux-mers. Si plusieurs délimitations géographiques furent proposées pour la définir, cette expression renvoie plus couramment à l’espace baltique-mer noire, autrement dit l’ancien territoire que recouvrait la Rzeczpospolita polono-lituanienne à son apogée en 1630. Certains historiens l’emploient dans une perspective maximaliste pour désigner l’Europe centrale ; d’autres au contraire parlent plutôt d’une «Europe de l’entre-deux» située à l’intersection de l’Europe occidentale et du monde russe. Par cette position géographique pour le moins ambivalente, ce large territoire aurait une grande valeur stratégique pour les puissances environnantes faisant de ce dernier un espace de projection impériale.

Mais avant d’être un toponyme, l’Intermarium est avant tout une doctrine fédéraliste qui envisage l’unification politique et militaire de la région. Les origines d’un tel projet remontent au lendemain de la Grande Guerre au moment où la Pologne retrouve son indépendance. C’est afin de préserver celle-ci de la menace bolchévique mais aussi des résurgences éventuelles de l’Empire allemand, que le maréchal Joseph Pilsudski envisage de rassembler sous l’égide de la Pologne les États-nations nés de la chute des Empires centraux et russe. Si la défense de la démocratie face aux despotismes est invoquée, ce projet cache en réalité une tentative de restauration de la sphère d’influence polonaise dans les territoires qui lui appartenaient jadis ; l’Entente souscrivait d’ailleurs à ce projet de «cordon sanitaire» oriental et voyait en la Pologne la seule puissance capable d’assurer la sécurité des marges de l’Europe.

Suite à l’effondrement du front ukrainien à partir de 1921 et au refus des Baltes de s’y associer, la Pologne finit par abandonner le projet. Cet abandon ne signifie pas pour autant une disparition définitive. En effet, l’idée d’Intermarium sera reprise tout au long du XXème siècle par différents penseurs et stratèges dont les idées alimentèrent plusieurs réseaux militants à travers l’Europe. Indépendamment des variations conceptuelles entre les projets, l’objectif reste globalement le même : faire de l’Europe centre-orientale un pôle géopolitique significatif et contenir la Russie hors du continent.

Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux à croire dans le potentiel d’une telle union. Vous avez ainsi en Europe deux projets qui reprennent les grandes articulations de cette doctrine : d’un côté l’Initiative des Trois Mers, un projet polono-croate établi en 2016 visant à renforcer la coopération régionale dans le domaine de l’énergie et du commerce ; de l’autre l’Intermarium initié par le mouvement Azov en Ukraine et auquel se sont ralliés plusieurs groupes nationalistes et néo-droitiers d’Europe centrale et orientale. L’essence de ce projet est double. Tout d’abord il s’agit de rassembler l’ensemble des États de l’espace baltique-mer noire dans une union défensive face à la Russie. Enfin c’est un projet géopolitique dit de «Troisième Voie». Les nations de l’Intermarium ne doivent aucunement se tourner vers l’Occident, jugé comme trop libéral et décadent, ni vers la Russie dont le pivot vers l’Asie et la nature du pouvoir poutinien ferait d’elle une puissance «néo-bolchevique».

Le travail que je poursuis dans le cadre de ma thèse tente de rendre compte de cette évolution conceptuelle de 1918 jusqu’à nos jours. Si je souhaite réaliser une archéologie des idées, j’ai pour principale ambition de les analyser à travers le principe d’imaginaire géographique formulé par Gérard Toal et l’idée de conservatisme politique. Pour résumer, je souhaite montrer que tout au long de son histoire, la doctrine de l’Intermarium a été nourrie par une représentation spécifique de l’espace baltique-mer noire et de sa géographique sur laquelle on a projeté un certain nombre d’idéaux droitiers. En ce qui concerne l’Ukraine, elle occupe une place centrale dans mon sujet dans la mesure où elle cristallise ces imaginaires de par sa dualité géographique Europe/Eurasie qui est beaucoup plus affirmée. Pièce maîtresse dans le dispositif de Pilsudski et aujourd’hui point de départ de l’Intermarium azovien, l’Ukraine est à la fois au commencement et en épilogue de mon sujet de thèse.

C.F : Comment s’est formé le nationalisme ukrainien? De quelle manière l’approche historique est essentielle à sa compréhension et son analyse?

A.N : On peut dire du nationalisme ukrainien, qui correspond à la volonté d’affirmer l’identité politico-culturelle de l’Ukraine, qu’il s’apparente à bien des égards aujourd’hui à un mouvement de décolonisation. Trois grandes phases historiques peuvent être dégagées pour décrire sa formation. La première, se situe à cheval entre la fin de l’époque médiévale et le milieu de l’époque moderne. Ce proto-nationalisme ukrainien est bien sûr incarné par la Cosaquerie, c’est à dire une «caste de combattants» d’ascendance paysanne vivant en marge des féodalités européennes et de la Moscovie dans un Hetmanat autonome et administré par une assemblée. Aussi fiers de leur liberté politique que de leur identité culturelle, les Cosaques se sont soulevés par de nombreuses fois contre le pouvoir polonais et russe. Les révoltes plus emblématiques étant celles de Bohdan Khmnelnysky en 1654 et d’Ivan Mazepa en 1709. Bien que frappé de l’anathème par le pouvoir russe, les Cosaques et leurs armées sont considérés par beaucoup d’Ukrainiens comme les ancêtres et les combattants héros d’une Ukraine indépendante et forte. L’héritage des Cosaques est partie intégrante du panthéon national ukrainien, et se retrouve dans de nombreuses composantes de la nation ukrainienne contemporaine. L’hymne national ukrainien y fait notamment référence dans un couplet célèbre : «Et prouverons, frères, que nous sommes de la lignée des Cosaques».

La seconde phase du nationalisme ukrainien correspond à la période contemporaine tardive, c’est à dire les XVIIIe et XIXe siècles. A ce moment précis, l’Ukraine connaît une petite révolution culturelle encouragée par une partie de la noblesse nourrissant un certain romantisme pour la période cosaque et ce, par anti-polonisme. Bien que réprimée, la littérature ukrainienne trouve enfin ses partisans avec l’éminent poète Taras Shevshenko. Timide, ce mouvement doit attendre l’avènement du Tsar réformateur Alexandre III pour s’émanciper. Le panslavisme et la slavophilie ambiante permettent ainsi de valoriser l’usage de la langue ukrainienne et l’histoire populaire. Tout ce mouvement ukrainien est bien soutenu aussi par des représentants des classes dominantes de l’Empire. A titre d’exemple l’imprimerie ukrainienne de St Pétersbourg est financée par deux propriétaires fonciers d’Ukraine tandis qu’en 1861 parait le journal la « Base » qui est le journal de référence du mouvement ukrainien. On observe ce même processus dans la partie occidentale administrée par les Autrichiens. A la différences de ceux de l’Empire russe, les Ukrainiens disposent d’une représentation politique et d’une autonomie linguistique encouragée par un milieu intellectuel dynamique. C’est d’ailleurs en Galicie que parait en 1895 le premier volume de l’Histoire de la Rous’ ukrainienne rédigée par Mykhaïlo Hroutchevsky qui est l’artisan de la renaissance nationale ukrainienne.

Pour finir, la troisième phase historique dite « active » se situe à mon sens au lendemain de la Première Guerre mondiale, où les révolutions de février puis d’octobre 1917 donnent enfin l’occasion à l’Ukraine de se construire en État indépendant. Cette période aussi terrible soit-elle permet l’affirmation de la nation ukrainienne à travers deux régimes à savoir la République Populaire d’Ukraine d’inspiration socialiste et le régime hetmaniste conservateur dirigé par l’Hetman Pavlo Skoropadsky. Malheureusement la faiblesse des institutions et les belligérances extérieures ne parviennent pas à conforter l’État-nation ukrainien qui tombe définitivement en 1921 entre les mains des bolcheviques. C’est cette période qui conditionne le nationalisme ukrainien de l’entre-deux-guerres et celui de la période contemporaine. On pourrait bien sûr parler de l’ukrainisation opérée par Lénine au tout début de l’Union soviétique, mais celle-ci est extrêmement brève et elle est un sauf-conduit destinée à présenter l’URSS comme un modèle idéologique et d’intégration rayonnant. L’Ukraine est, comme vous le voyez, une terre ayant connu plus d’une histoire, avec ses périodes de rayonnement et ses drames. La connaissance historique et l’analyse des faits nous permet d’avoir un recul objectif sur les évènements actuels mais aussi de dénouer leur complexité.

C.F : Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par «néo-nationalisme» et son impact sur la société ukrainienne?

A.N : Le «néo-nationalisme» ukrainien est un concept que j’emploie pour désigner certaines mouvances ultra-nationalistes comme le mouvement Azov ou l’UNA-UNSO qui ont émergé au milieu des années 2000 et surtout après la révolution du Maïdan et la guerre dans le Donbass. Les néo-nationalistes ukrainiens se différencient de ce que j’appelle le nationalisme «historique» ou «traditionnel» apparu durant l’entre-deux-guerres et porté encore aujourd’hui par des groupes comme Svoboda ou le Praviy Sektor. Cette distinction repose sur différents éléments aussi bien géographiques — l’Ouest de l’Ukraine, et plus particulièrement la Galicie est le berceau d’origine du nationalisme historique, tandis que le néo-nationalisme voit surtout le jour dans l’Est russophone industrialisé et le centre du pays —, normatifs comme le rapport à la violence et son emploi dans le politique, sociologiques ou encore culturels en distinguant certains narratifs invoqués ainsi que les différentes contre-cultures qui gravitent autour.

Cependant, le principal écart entre les deux mouvances peut être observé dans la façon dont ils perçoivent l’Ukraine et la rivalité qui l’oppose à la Russie; une représentation qui d’ailleurs détermine leur idéologie. Tout comme dans les années 1920-1930, les nationalistes-historiques cherchent à bâtir et conforter un État ukrainien fort et souverain au sein duquel seuls les Ukrainiens auraient le primat. Dans cette perspective, la Russie est considérée comme une puissance impériale dont il faudrait s’extraire du joug. Cette vision est toutefois limitée à l’Ukraine, ce qui n’est pas du tout le cas pour la mouvance néo-nationaliste. Ces derniers se placent dans le «conflit de civilisation». Il ne s’agit pas de défendre seulement l’indépendance de l’Ukraine, mais d’une civilisation tout entière face à une Russie qui appartient à un ensemble politique et culturel étranger. Cette lutte ne s’arrête pas au Donbass et à la Crimée, elle doit être poursuivie et étendue aux périphéries afin de maximiser les chances de triompher. C’est d’ailleurs dans cette perspective que les néo-nationalistes promeuvent en majorité l’idée d’une Union baltique-mer noire.

D’autre part, les néo-nationalistes sont partisans de la «Troisième Voie» et du «pan-européeisme»: selon eux l’Ukraine mais aussi les jeunes États nés de la chute du bloc communiste doivent faire cause commune et redéfinir les contours de l’identité politique et culturelle — pour ne pas dire ethnique — de l’Europe en l’inscrivant dans un modèle lui étant propre. Ces idées ne sont d’ailleurs qu’une transposition de certaines doctrines et théories développées en Occident par des groupes et des idéologues comme la Nouvelle Droite française, la Révolution Conservatrice allemande ou encore les néo-fascistes, Oswald Mosley, Francis Parker Yockey et Julius Evola.

Si l’influence du néo-nationalisme ukrainien a su gagner en importance au sein de l’extrême droite ukrainienne (par exemple en 2018, le Pravïy Sektor qui appartient pourtant au nationalisme historique, a finalement inscrit dans son programme le projet Intermarium), son impact sur la société ukrainienne est quasi-nul. Je dirais néanmoins qu’il l’accompagne et s’inspire de ses évolutions. En effet, qu’est-ce que le Maïdan au départ, ou plus exactement l’Euromaïdan ? Il s’agit d’une volonté d’arrimer l’Ukraine post-soviétique à l’Europe en rejetant l’orientation pro-russe du régime de Viktor Ianoukovitch. D’une certaine manière ces aspirations ont donné corps au néo-nationalisme, qui est devenu par la force des enjeux immédiats et des évènements un courant de pensée légitime et attractif au sein de la mouvance nationaliste. On peut dire la même chose de la guerre dans le Donbass. Celle-ci, comme expérience brutale imposée à toute la société ukrainienne, a popularisé au sein de l’extrême droite à la mystique du «nationalisme-soldatique» développées par Ernst Jünger dans ses ouvrages comme Feu et Sang, Orages d’Aciers, le Travailleur ou la Mobilisation Totale. Cette notion a été avalisée par la guerre et participe à la formulation par les néo-nationalistes d’un discours volontariste et révolutionnaire .

C.F : D’où les insurrections pro-russes sont-elles parties en Crimée puis dans le Donbass? Quel était le paysage socio-politique de l’époque? Peut-on considérer que les mouvances ultra-nationalistes en sont en partie responsables, ou bien une manipulation russe en est vraiment la cause, ou finalement, peut-on dire que c’est un mélange des deux?

A.N : La dernière proposition me semble la plus juste pour décrire la situation au début de l’année 2014 qui voit la Crimée être annexée par la Russie et l’Est se soulever durant ce que l’on appelle le «printemps russe». Globalement, les mouvements séparatistes se concentrent dans les grandes villes à majorité russophones comme Odessa, Kharkiv, Donetsk, Louhansk et Sébastopol. Les conditions qui mènent à ces insurrections ne sont pas les mêmes selon les régions. De par son statut de République autonome et la composante majoritairement russe de sa population, la Crimée s’est toujours située dans la sphère d’influence russe. En plus d’abriter la flotte russe de la Mer Noire, il existait plusieurs associations culturelles russes qui ont durant plusieurs années travaillé à la constitution d’une mémoire et d’un sentiment national spécifiquement russe ; ceci rendant d’autant plus facile la sécession puis le rattachement en mars 2014. Pour le Donbass, plusieurs rapports attestent d’une présence effective des services secrets russes. Ce sont eux qui ont encouragé et piloté les mouvements séparatistes avant de les armer. Je vous invite par exemple à vous pencher sur les «Glazyev tapes» qui sont très instructives à ce sujet.

Mais pour revenir à votre question initiale on peut dire que les deux camps partagent une responsabilité conjointe dans le déclenchement des hostilités. En effet, la mouvance ultra-nationaliste ukrainienne a joué un rôle durant le Maïdan et la destitution de Viktor Ianoukovitch. Au lendemain de ces évènements quelques députés d’extrême droite ont souhaité l’abrogation de la loi sur les langues régionales, mais celle-ci ne fut jamais ratifiée par la présidence. Les médias russes se sont dès lors emparés de ces sujets et les ont déformés, créant ainsi un effet «boule de neige» qui a laissé les populations russophones penser qu’elles étaient menacées. Avec des évènements tragiques comme l’incendie de la Maison des Syndicats d’Odessa à l’issue de heurts entre pro-ukrainiens et pro-russes une étape décisive a été franchie dans cette escalade de la violence encouragée par la propagande russe.

C.F : Le conflit dans le Donbass a-t-il exacerbé le sentiment d’ultra-nationalisme parmi les Ukrainiens, au point de banaliser des mouvements néo-nazis face à un «ennemi» commun, les séparatistes pro-russes? Ou bien est ce que le terme de «banalisation» est inapproprié du fait que la dimension de valeurs et d’idées en Ukraine n’est pas la même que celle que l’on peut trouver en France et dans d’autres pays occidentaux?

A.N : Hybridation serait plus approprié. Il est vrai que le discours ultra-nationaliste a été revitalisé par l’invasion russe de la Crimée puis de la sécession du Donbass, mais il se confond très rapidement avec un sentiment patriote dont il devient finalement le pendant radical. Je pense qu’il est important de bien délimiter les contours de ce terme, car, en effet, en France, le patriotisme est perçu de façon péjorative dans la mesure où il a été abandonné par la majorité des partis de droite et de gauche, ne laissant finalement que l’extrême droite l’utiliser. Le patriotisme se définit littéralement par un «amour du pays» et sous-tend un désir de sacrifice pour ce dernier. C’est exactement à partir de cette notion que s’est construit le sentiment national ukrainien à partir du printemps 2014. L’heure n’est plus aux rivalités régionales ou communautaire, il s’agit de se dresser comme un seul homme pour défendre le pays d’un agresseur. Au regard du contexte qui voit l’ensemble la nation se mobiliser, l’ensemble des partis politiques ukrainiens décident d’insuffler à leur rhétorique des éléments patriotiques. On peut dès lors citer le président Petro Poroshenko et son fameux slogan de campagne en 2018-2019 «Armée, Foi, Langue». Ceci a pour effet de marginaliser l’extrême droite, car finalement tout le monde est patriote et nationaliste.

C.F : Comment percevez-vous le terme «dénazification» employé dans le discours officiel russe dans le contexte de la guerre en Ukraine? Qu’est ce que le «nazisme» dans l’imaginaire russe, et pour le gouvernement de Poutine plus précisément?

A.N : Le terme «dénazification» fut prononcé pour la toute première fois par Vladimir Poutine le 24 février 2022 et ce, quelques heures avant que les troupes russes n’envahissent le territoire ukrainien. Tout comme le terme «d’opération spéciale», la «dénazification» renvoie à l’idée d’une intervention relevant strictement de la politique intérieure russe — à titre de comparaison la seconde intervention russe en Tchétchénie en 1999 s’inscrivait en partie dans une lutte contre le terrorisme islamiste—; l’Ukraine n’étant, comme l’avait déclaré le maître du Kremlin 3 jours plus tôt qu’une simple province ayant été accidentellement arrachée à la Russie en 1991.

Il s’agit bien entendu d’un narratif poussé à son extrême. Non seulement l’Ukraine n’existerait pas, mais elle serait contrôlée par des éléments radicaux portés artificiellement au pouvoir par un coup d’État fomenté avec l’appui des puissances étrangères. On retrouvait déjà dans une certaine mesure ces éléments à l’époque de l’Empire russe et de l’URSS où le nationalisme était considéré comme une invention de l’étranger visant à déstabiliser le pouvoir, ainsi qu’en 2004 lors de la Révolution Orange, mais il s’est considérablement renforcé avec les évènements du Maïdan où les nationalistes ukrainiens ont été beaucoup plus actifs et visibles. «Dénazifier» ne signifie pas seulement pour la Russie de Vladimir Poutine «pacifier», mais bien «démanteler» l’Ukraine comme le fut l’Allemagne nazie avec la politique des 5D décrétée lors de la conférence de Potsdam en juillet 1945.

On le comprend ici, l’emploi de ce terme montre parfaitement la filiation que souhaite entretenir la Russie poutinienne avec la mémoire et l’histoire soviétique. La place du nazisme dans l’imaginaire collectif russe est, de ce fait, très importante. Avec ses 20 millions de morts côté soviétique, la Seconde Guerre mondiale, qui est d’ailleurs connue en Russie sous le nom de «Grande Guerre patriotique», est considérée comme une tragédie nationale mais aussi comme l’acte fondateur de la puissance russe. Érigée en tant que véritable religion athée, elle est un sauf-conduit pour la vision du monde que défend le Kremlin. Dans celle-ci, le monde russe serait une forteresse assiégée par un envahisseur. C’est pour cela bien entendu que la «dénazification» est employée par la Russie poutinienne pour justifier son invasion. Selon elle, les populations russophones — qui sont considérées comme russes — seraient menacées par un régime nazi ayant fait vœu de purger les régions orientales de l’Ukraine. Mais le nazisme ne renvoie pas seulement à un imaginaire historique ou géopolitique. Il est également utilisé par la Russie pour attaquer le monde occidental sur le plan des valeurs. Finalement, le nazisme serait une excroissance de la décadence morale qui rongerait l’Europe et l’Amérique. Comme le montre le propagandiste russe Timofeï Sergueïtsev dans sa tribune du 4 avril 2022 adressée à l’agence RIAnovosti, l’Ukraine devrait être exorcisée par le meurtre et la violence de ce mal contagieux et dangereux pour le monde slave considéré comme le parangon de la vertu et de la tradition. C’est un discours purement eschatologique.

C.F : Quelle est la place de l’idéologie nazie dans l’histoire nationale ukrainienne? Pouvez-vous nous parler de la période d’occupation nazie et de la Shoah en Ukraine?

A.N : Le nazisme est une idéologie propre à l’entre-deux-guerres et à la Seconde guerre mondiale. Passé ces bornes chronologiques, celui-ci n’existe plus en tant que tel. On peut dire qu’il exerce dans une certaine mesure une influence sur une tendance précise du nationalisme ukrainien et ce, sur une période de vingt ans tout au plus. Le principal artisan de cette orientation est le journaliste et pamphlétaire Dmytro Dontsov. Né en 1883 à Melitopol, Dontsov est un homme d’un temps marqué par une série de transformations géopolitiques et intellectuelles profondes. Au départ socialiste-révolutionnaire, il soutient en 1918 le parti hetmaniste conservateur de Pavlo Skoropadsky et Vyacheslav Lypynsky. Avec le renversement de l’Hetmanat puis la défaite de la République Populaire d’Ukraine, Dontsov radicalise son discours ne pardonnant pas aux socialistes d’avoir laissé échapper l’indépendance et aux conservateurs d’avoir été trop conciliants vis-à-vis des Russes. Germanophile, Dontsov est particulièrement influencé par les mouvements d’avant-gardes, les révolutions conservatrices et le nihilisme.

Ces différents éléments vont progressivement former les soubassements de la nouvelle idéologie qu’il théorise. L’idée est de proposer, au même titre que les bolcheviques et le fascisme naissant, une pensée libératrice fondée sur la violence et son déchaînement afin de régénérer la nation ukrainienne et la défaire de toute influence russe. Le nationalisme intégral sera dès lors théorisé dans ses ouvrages Nat’sionalism  et De shukaty nashyx istorychnyx tradycij ainsi que dans la revue Zahrava. Vers la fin des années 1930, Dontsov louvoie vers le Fascisme dont le principe organisationnel l’inspire pour le futur de la nation ukrainienne. Ce n’est que bien plus tard qu’il s’intéressera au national-socialisme avant de devenir l’un de ses promoteur. Assez tardive, cette inflexion s’explique à la fois par la nature même de l’idéologie allemande, une quasi-religion politique qui sublimerait d’après Dontsov les principes qu’il avait tenté de mettre en œuvre dans sa pensée. Ambivalent sur la question du judaïsme, il exprime dans les premières années de sa vie un soutien au mouvement sioniste désireux de contrer la domination russe. Avec l’assassinat de Simon Petlioura par un anarchiste russe à Paris en 1926, son discours évolue vers une haine du juif en tant qu’agent d’influence du monde russe et du bolchevisme. S’il est populaire, Dontsov ne fait pas pour autant l’unanimité dans le mouvement national ukrainien, il sera même contesté au sein du groupe d’intellectuels Vistniky qu’il anime. Les écrits de Dontsov ont été repris par l’OUN et notamment la branche bandériste qui regroupe la jeunesse radicale désireuse de changer le destin de l’Ukraine rapidement.

Durant la guerre, l’Ukraine connaît deux régimes d’occupation. Ayant finalement décidé de ne pas soutenir l’indépendance de l’Ukraine proclamée le 30 juin 1941, les Allemands rattachent le 1er août de la même année la Galicie au Gouvernement Général de Pologne administré par Hans Frank et Otto Von Wächter. Aussi difficile soit-elle, cette occupation n’a rien à voir avec l’occupation militaire de la Crimée et de l’Est regroupés au sein d’un Reichkommissariat. Dirigé par le SS Erich Koch, cette partie de l’Ukraine connaît les pires atrocités perpétrées au nom de la politique raciale nazie. C’est cette barbarie qui pousse les nationalistes ukrainiens à rompre leur collaboration avec l’Allemagne. Au total, les privations et les exactions allemandes feront plus de 6 millions de morts en Ukraine auxquels s’ajoutent le million de Juifs. La Shoah s’effectue d’abord par le biais de commandos spéciaux, les Einsatzgruppen, qui ferment la marche de l’armée allemande et qui exécutent sommairement leurs cibles. Si l’on retient le pogrom de Lviv en juin 1941, cette Shoah par balle culminera les 29 et 30 septembre 1941 à Babi Yar où 33 771 Juifs sont assassinés puis jetés dans un ravin. Ces massacres ne représentent pas moins de 80% des victimes de la Shoah en Ukraine. Pour le reste, l’Ouest devient un point de transit vers la Pologne et les camps de la mort.

C.F : Selon un courant d’idée ukrainien, le rapprochement d’une partie des Ukrainiens, voire la collaboration avec les nazis, était uniquement circonstanciel afin de s’opposer à la russification de la République. Qu’en était-il réellement?

A.N : Le débat est toujours en cours actuellement, mais l’on peut dire en effet que cette collaboration a pour but de faciliter l’émergence d’un État ukrainien indépendant. Les années 1930 ont vu l’affirmation de l’Allemagne nazie qui cherche à renouer avec son rôle de puissance dominante en Europe centrale et orientale. Alors que l’Ukraine vit sous la double domination soviétique et polonaise, les nationalistes ukrainiens commencent à nourrir l’espoir que l’Allemagne saura libérer le pays. Ceci est d’autant plus souhaité qu’en 1939, la Galicie passe sous domination soviétique et que la répression bat son plein et que les campagnes de l’Axe en Yougoslavie débouchent sur l’indépendance de peuples comme les Croates. À partir de 1940, il est désormais admis dans la mouvance que l’Allemagne nazie se tournera vers son ennemi de toujours : l’URSS bolchévique. Avec le triomphe de l’Axe sur les Alliés on pense que la victoire à l’Est sera rapide. Du côté allemand, nombreux sont ceux au sein de la Wehrmacht et des cadres supérieurs du parti nazi à s’appuyer sur les nations désireuses de tourner la page du stalinisme. C’est en tout cas ce que propose l’idéologue Alfred Rosenberg au tout début de Barbarossa ou ce que montre la constitution par l’armée allemande de l’Armée de libération russe commandée par Andreï Vlassov. On assiste donc à la mise en place d’une collaboration qui débouchera sur la proclamation d’un éphémère État ukrainien administré par l’OUN-B de Stepan Bandera.

La proclamation de cet État atteste sans ambiguïté d’une volonté de collaboration dans une nouvelle Europe national-socialiste, mais pour les nationalistes, il s’agit surtout de pouvoir réaliser avec l’aide d’un allié puissant l’édification d’un État-nation durable hors du giron russe. Malgré ces intentions, les Allemands font rapidement volte-face. L’ Est correspond à l’espace vital et rien ne doit être laissé aux populations. C’est pour cela d’ailleurs que le mouvement national sera réprimé. Stepan Bandera sera interné entre fin 1941 et septembre 1944 au camp de Sachsenhausen.

Tout ceci peut expliquer la posture de l’OUN durant la Seconde Guerre mondiale, mais bien sûr il ne faut pas sous-estimer le poids de l’idéologie. Elle a joué un rôle dans la formation de l’OUN, mais il faut surtout la comprendre comme une fascination pour une forme radicale d’ultra-nationalisme qui débouchera sur un modèle idéologique autochtone qui n’a rien à voir avec le national-socialisme allemand et le fascisme italien. L’antisémitisme est une composante à ne pas négliger, mais elle vise les Juifs non pas comme «race inférieure» mais comme soutien de l’URSS et du peuple russe. Quoiqu’il en soit, cette question est extrêmement difficile et le contexte actuel ne permet aucunement de dépassionner le débat. Les historiens ont de ce fait encore besoin de temps pour pouvoir définitivement apporter une réponse claire et consensuelle

C.F : Pouvez-vous nous parler de l’OUN et de l’UPA?

A.N : L’Organisation des nationalistes ukrainiens voit le jour à Vienne en 1929. Elle est l’évolution de l’Organisation militaire ukrainienne (Ukrayins «ka Vijs» kova Orhanizaciya-UVO) fondée et dirigée par Yevhen Konovalets, un vétéran de la Grande guerre et de la Guerre civile russe ayant servi dans l’armée austro-hongroise puis hetmaniste au sein des Tirailleurs de la Sitch. Elle se fait tout d’abord connaître par ses actions violentes contre le pouvoir polonais qui occupe les territoires situés à l’extrême rive droite du Dniepr, en particulier les provinces de Galicie et de Volhynie. Son idéologie relève principalement du nationalisme intégral dontsovien mais aussi de certains éléments du fascisme comme le culte du chef (vojd), le corporatisme ou encore le militarisme. En 1938, Yevhen Konovalets est assassiné à Amsterdam par un agent du NKVD soviétique. Cet évènement entraîne en 1940 une scission entre la vieille garde du mouvement incarnée par Andriy Melnik (OUN-M) et la jeunesse révolutionnaire rassemblée autour de Stepan Bandera (OUN-B/OUN-R). Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’OUN se dote d’une branche armée baptisée Armée Insurrectionnelle d’Ukraine qui regroupe environs 200 000 hommes. Ce mouvement de guérilla est principalement déployé à l’Ouest où il profite des massifs montagneux des Carpates pour bâtir de véritables maquis. Si l’UPA combat à la fois les soviétiques et les nazis, elle procède aussi au nettoyage ethnique du nord-ouest de l’Ukraine en perpétrant plusieurs massacres visant la population polonaise de la région. A l’issue de la défaite allemande et de la reconquête de l’Ukraine par l’URSS, l’OUN continue d’exister jusqu’au milieu des années 1950. Il faut attendre 1956 et l’élimination de Stepan Bandera à Munich par le KGB pour que l’organisation cesse ses activités en Ukraine.


C.F : Lorsqu’en 1991, l’Ukraine obtient enfin l’indépendance à laquelle elle aspire, quels sont les mouvements et partis politiques nationalistes qui se dessinent et se forment?

A.N : Le début des années 1990 est synonyme en Ukraine d’une certaine effervescence politique. Plusieurs mouvements citoyens apparus durant la Perestroïka, parviennent à se structurer en partis politiques et à participer à la gestion du pays. C’est notamment le cas de l’ancien Mouvement du Peuple Ukrainien pour la Perestroïka, qui fut l’un des principaux acteurs de l’indépendance et qui devint dès les années 1990 le premier parti politique à être enregistré par les autorités soviétiques vacillantes. Le RUKH, ne saurait cependant être défini comme «nationaliste», du moins celui dont nous parlons aujourd’hui. Il a davantage joué un rôle de tremplin idéologique et organisationnel pour certaines mouvances qui évolueront par la suite, de façon autonome au sein de l’échiquier politique ukrainien.

Parallèlement, on assiste au retour de la deuxième génération d’émigrés en provenance du Nouveau Monde (Canada, États-Unis). Ces derniers sont pour certains les descendants des combattants de l’OUN ayant échappé à l’Armée rouge au lendemain de la guerre ou au contre-espionnage soviétique jusqu’à la fin des années 1950. Fondé en 1992, par Slava Stetsko l’épouse de Iaroslav Stetsko qui fut l’un des dirigeants de l’OUN-B et Roman Zvarych, le Congrès des nationalistes ukrainiens (Kongres Ukrajins’kych Natsionalistiv-KUN) est un parti national-démocrate reposant en partie sur les legs du mouvement nationaliste ukrainien des années 1930 et le nationalisme dit «civique» dont les contours commencent à se dessiner.

D’autres formations, beaucoup plus modestes voient le jour dans ce pays en quête de repères identitaires après presque un demi-siècle de domination, ce sont aussi les plus radicales. On peut ainsi citer l’organisation paramilitaire Trident (Tryzub imeni Bandery) et le Parti Social-Nationaliste Ukrainien (Sotsial-natsional’na partiya Ukrayiny)

C.F : Pouvez-vous nous parler du parti politique Svoboda?

A.N : Svoboda est justement l’ancien Parti Social-Nationaliste Ukrainien. Il se trouve qu’en 2004 les dirigeants du parti, Andriy Parubiy et Oleh Tyahnibok, décidèrent de le transformer afin de le rendre plus compétitif et crédible. Il faut dire qu’au départ le SNPU était un parti xénophobe et antisémite qui ne cachait guère dans les années 1991 ses penchants néo-nazis. Ainsi le PNSU, laisse place à l’Union Pan-Ukrainienne «Liberté», un nom qui est d’ailleurs inspiré d’un parti autrichien. Svoboda renonce également à l’emploi du signe «Idée de la Nation» (une version renversée de la rune SS Wolfsangel) et lui préfère une main avec trois doigts relevés faisant référence au Trident national ukrainien. Idéologiquement, on est désormais plus en face d’un parti national-populiste, comparable au Front National de Jean-Marie le Pen prônant la préférence nationale dans tous les domaines.

En dépit de cette nouvelle identité, Svoboda reste un parti largement minoritaire en Ukraine. En dehors de son fief historique galicien, le parti ne dépasse guère les 0,5% lors de chaque scrutin. Ce n’est seulement qu’en 2012 que le parti décolle en remporte plus de 10,45% des voix. Rien de surprenant quand on connaît le contexte de l’époque : il a été montré après coup que Ianoukovitch se servait de Svoboda comme d’un repoussoir pour s’affirmer comme le défenseur de la démocratie mais aussi pour diviser les nationalistes et l’opposition démocratique. C’est dans cette perspective que son parti, le Parti des Régions a été le pourvoyeur de fonds de Svoboda tandis que le clan Ianoukovitch lui a ouvert le milieu des médias, jusqu’à présent fermé.

Tout comme le reste de l’extrême droite, Svoboda participe au Maïdan avec le reste des partis s’opposant à Ianoukovitch. Compte tenu du vide politique laissé par la destitution du président, un gouvernement de transition est formé autour du président par intérim Tourtchinov et du premier ministre Iatseniuk. Les anciens résultats des législatives font que Svoboda obtient 4 portefeuilles ministériels dont celui de la défense qui va alimenter l’imaginaire russe concernant une dictature ukrainienne. Attention toutefois, cette entrée au gouvernement ne signifie aucunement un retour en grâce. Les partisans de Svoboda ont vu dans cette collaboration, une trahison à leur encontre, voire un signe de faiblesse vis-à-vis d’un pouvoir qu’ils combattaient jadis. Ce discrédit fut d’ailleurs le terreau de la montée en puissance de la mouvance néo-nationaliste qui entra rapidement en compétition contre Svoboda qui de facto était déprécié au sens de la mouvance nationaliste.

Aussi, il faut bien comprendre que l’extrême droite ukrainienne est extrêmement divisée et empreinte de rivalités. L’alliance scellée entre les partis nationalistes en mars 2017 en rendait parfaitement compte. Svoboda avait besoin de capitaliser sur la popularité de mouvements néo-nationalistes comme le Corps National azovien, mais ne pouvait se résoudre à abandonner totalement le leadership de cette coalition. C’est pour cette raison qu’Oleh Tyahnibok et Andriy Biletsky (le dirigeant du Corps National) ne purent se mettre d’accord sur une candidature unanime. Non content d’être désigné comme candidat et pensant que son mouvement saurait agir autrement durant les élections Biletsky préféra se retirer de la coalition, laissant ainsi Ruslan Koshulysnky de Svoboda concourir et échouer lors de la présidentielle de 2019.

C.F : Y a-t-il véritablement une diversification des courants et idéologies selon les régions?

A.N : Absolument. Aussi semblables soient-ils, tous les mouvements nationalistes sont influencés par leur environnement géographique. La dichotomie Est/Ouest influence grandement le nationalisme ukrainien dans ses paradigmes. En tant que berceau historique du nationalisme ukrainien l’Ouest rural est davantage ancré dans un conservatisme national ethno-linguistique et religieux quasiment chauvin glorifiant ses leaders historiques comme Bandera. Ayant donné naissance à l’OUN et de l’UPA, les mouvements nationalistes présents dans cette région cultivent, à l’exemple de l’organisation de jeunesse Sokil, une tradition paramilitaire et insurrectionnelle directement inspirée de ces organisations.

À l’Est nous sommes en présence tout d’abord d’un nationalisme ukrainien majoritairement russophone et beaucoup plus diversifié dans ses références. L’utilisation et la mise en avant du folklore Varègue à travers le néo-paganisme, confirme l’orientalisme de mouvements comme le Corps National. De même le corporatisme économique de son programme, est largement dérivé de la forte homogénéité des corps sociaux de l’Est. Cette identité diffère tellement que le nationalisme originaire de l’Est est obligé de s’adapter pour pouvoir rassembler l’entièreté du pays. J’ai été très frappé par cela à Lviv alors que je suivais dans le cadre de mes travaux l’implantation du Corps National en 2017. Alors que ce dernier n’insiste pas outre mesure sur la glorification de l’OUN et de l’UPA, la cellule locale du Corps National semblait au contraire privilégier dans sa communication la construction d’une filiation historique directe de son parti avec ces derniers.

On peut également établir une différence sur la base villes/campagnes. Les grands centres urbains sont en effet un marqueur évident pour différencier les idéologies nationalistes. Dans les villes on retrouve une culture nationaliste beaucoup plus occidentale et violente inspirée des mouvements skinheads et hooligans ouest européens. De plus il s’agit d’espaces de production ouverts sur le monde extérieur et de brassage. C’est pour cela par exemple qu’à Kyiv s’est développé le club métapolitique Plomin comparable à la Nouvelle Droite qui puise ses idéaux dans les productions intellectuelles occidentales et qui prône un modèle tercériste associant tradition et modernité. On retrouve également des variations à l’échelle locale. Dans ce qui correspond à l’actuel oblast de Transcarpatie, il existe un sentiment national ruthène qui peut être considéré comme une identité à part en Ukraine. De ce fait certains mouvements comme celui des Sitch des Carpates prônent une autonomie régionale. C’est d’ailleurs l’un des mouvements les plus radicaux au sein de l’extrême droite ukrainienne.

C.F : Pouvez-vous nous parler du rôle des partis considérés néo-nazis et mouvances radicales dans la Révolution orange, puis lors de Maïdan?

A.N : Durant la Révolution Orange de 2004, les principales organisations nationalistes ukrainiennes (toutes tendances confondues) se rangent pacifiquement aux côtés du candidat pro-occidental Viktor Iouchtchenko, et réclament, comme l’ensemble des manifestants positionnés devant la Rada — le parlement ukrainien—, la tenue d’un nouveau second tour face à Viktor Ianoukovitch accusé d’avoir truqué les élections. Ce choix est tout simplement logique au regard de leur positionnement idéologique vis-à-vis de la Russie. C’est d’ailleurs la Révolution Orange qui va consacrer en Russie l’expression «révolution du couleur». A ces arguments s’ajoutent l’idée que toute révolution de couleur orchestrée en Ukraine se ferait avec l’appui de radicaux anti-russes, en témoigne cette participation des partis nationalistes aux évènements de 2004, mais aussi la politique mémorielle de Viktor Iouchtchenko qui valorise par volonté de rupture avec le narratif russe certaines figures de la résistance ukrainienne issue du mouvement nationalistes comme Stepan Bandera.

Pour Maïdan, l’implication se veut beaucoup plus violente et jusqu’au-boutiste. On est bien sûr au départ face à un mouvement contestataire non-violent d’abord mené par des étudiants — l’Euromaïdan— auxquels se joignent l’ensemble des partis d’opposition dont les partis nationalistes comme Svoboda mais le régime de Viktor Ianoukovitch décide à partir de décembre de faire usage de la force. C’est cette répression qui va pousser par exemple les militants du Pravïy Sektor à passer à l’action et à accompagner l’évolution du mouvement du Maïdan en une insurrection. Deux logiques expliquent cette mobilisation soudaine. Premièrement, la volonté sincère d’apporter un soutien aux manifestants et de les protéger d’une répression qui serait avant tout organisée par Moscou — le profil supposé des Berkouts ainsi que des gangs payés par Ianoukovitch étaye cette version —. L’extrême droite radicale est ici pourvoyeuse de capital, ou plus exactement d’une expérience de la violence qui aura des répercussions décisives sur le cours des évènements. Enfin, cet engagement suit une logique révolutionnaire qui dépasse de très loin le seul renversement d’un président pro-russe. Pour l’extrême droite nationaliste, la révolution du Maïdan aurait été le point de départ d’un mouvement qui pourra non seulement faire renaître le nationalisme ukrainien mais changer en profondeur l’Ukraine

C.F : Selon vous, comment définir le néo-nazisme ukrainien?

A.N : Si l’on se force à faire abstraction de ses déclinaisons, on pourrait résumer le néo-nazisme ukrainien à une idéologie prônant la pureté raciale ukrainienne ainsi que sa supériorité sur les autres. Ce discours repose notamment sur le «mythe slavo-aryen» que l’on retrouve par ailleurs en Russie. Il s’agit d’une réinterprétation ou d’une déformation de l’histoire ancienne, qui voit dans les Slaves les descendants directs des peuples indo-européens; ces derniers étant considérés selon les cas comme étant eux-mêmes des Aryens ou leurs héritiers. Ce racialisme est souvent couplé d’une admiration du Troisième Reich et d’Adolf Hitler. Cela peut sembler aberrant quand on y pense car la doctrine du nazisme ne cachait guère son aversion pour les Slaves. Pour autant, les néo-nazis esquivent souvent ce paradoxe en invoquant le fait qu’Hitler aurait fait une grossière erreur en ne s’alliant pas avec les Slaves contre Staline ou en expliquant que le nazisme est une idéologie modèle pour la défense d’un «monde blanc» qui serait aujourd’hui menacé. L’essor de ces mouvements en Europe de l’Est s’explique — comme pour les droites radicales et populistes— en partie par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. Multi-ethniques pendant des siècles, la plupart des régions occupées par l’Allemagne se sont retrouvées pour la première fois de leur histoire avec une population homogène ce qui a dès lors impacté leur perception de soi et de l’étranger. Enfin, la fin du conflit signe l’avènement du communisme qui, rappelons-le, a été vécu comme une tragédie régionale tandis que le nazisme fut perçu par les plus radicaux comme un mouvement de libération des peuples.

C.F : Pourriez-vous revenir sur la formule Steinmeier? Comment a-t-elle été accueillie par les groupes nationalistes?

A.N : La formule Steinmeier est un plan de désescalade du conflit au Donbass proposé en 2015 par l’ancien ministre des affaires étrangères et président allemand Frank-Walter Steinmeier. Établi en complément des Accords de Minsk, ce texte prévoyait une démilitarisation immédiate de la ligne de front et l’octroi d’un «statut spécial permanent» aux républiques sécessionnistes du Donbass. En d’autres termes, ces dispositions devaient inciter l’Ukraine à se transformer en État fédéral où Louhansk et Donetsk seraient reconnues comme entités régionales autonomes. C’est dans l’optique d’accélérer le processus de paix que le nouvellement élu président ukrainien Volodymyr Zelensky avait déclaré le 2 octobre 2019 vouloir intégrer la formule Steinmeier à la législation ukrainienne. Le moment fut mal choisi pour faire une telle annonce. Il faut dire que malgré sa victoire en avril 2019, le président ukrainien restait une personnalité encore peu convaincante pour une partie des Ukrainiens. Si l’on pouvait bien entendu ressentir une certaine lassitude à l’égard du conflit, la question du Donbass demeurait sensible et peu nombreux étaient ceux à vouloir faire des concessions aux séparatistes et in fine à la Russie ; du moins pas après 5 ans de conflit et plus de 15 000 morts.

Au même titre que les partis d’opposition européistes et démocratiques comme Ievropeïska Solidarnist de l’ancien président Petro Porochenko ou Batkivchtchyna présidé par Ioulia Tymochenko, les mouvements nationalistes se sont opposés à la formule Steinmeier qui était considérée comme une capitulation. Étant donné que les partis nationalistes comptent dans leurs rangs de nombreux vétérans du conflit dans le Donbass, ces derniers ont pris d’une certaine manière la tête des protestations. Ce fut notamment le cas, le 14 octobre 2019 où se déroule la marche annuelle commémorant la création de l’UPA et plus largement les défenseurs de l’Ukraine. Traditionnellement, cet évènement est organisé par l’ensemble des organisations nationalistes ukrainiennes. Mais contrairement aux années précédentes les autres forces politiques y furent invitées pour dénoncer les intentions de Zelensky. L’autre fait illustrant cette mobilisation active des nationalistes ukrainiens fut le refus de vétérans d’Azov et de volontaires du Corps National de se désengager du village de Zolote situé sur la ligne de front dans l’oblast de Louhansk. Face aux échecs de la police pour déloger les combattants, le président ukrainien s’est résolu le 28 octobre à se rendre sur place pour négocier. Donnant lieu à un échange ferme et vif, les tractations ne permirent pas à Zelensky de renverser le cours des événements. Depuis, le plan Steinmeier est au point mort. Mais il faut bien comprendre que Zelensky ne s’est pas incliné face aux seuls nationalistes comme certains peuvent le penser. Si les nationalistes formaient certes l’avant-garde de la contestation, ce sont bien l’ensemble des Ukrainiens, toutes tendances confondues, qui ont dénoncé la formule Steinmeier.

C.F : Pouvez-vous dresser un tableau du Praviy Sektor (Secteur Droit), avec ses différents courants, partis, groupes?

A.N : Le Praviy Sektor est une organisation morte-née. Il voit le jour durant les premiers jours de la révolution du Maïdan et fédère à ce moment-là plusieurs mouvements et groupuscules nationalistes comme l’Assemblée Nationale Ukrainienne-Autodéfense Ukrainienne (UNA-UNSO), Tryzub et Patriotes d’Ukraine qui est d’ailleurs le groupe à partir duquel va émerger Azov par la suite. Avec le déclenchement de la guerre dans le Donbass, le Praviy Sektor devient en quelque sorte, le centre de commandement des bataillons de volontaires issus de la mouvance nationaliste. Celui-ci s’organise autour de son leader Dmytro Iarosh et est subdivisé en plusieurs branches régionales (Est, Ouest etc…).

Sur le plan politique, le Praviy Sektor est complètement inexistant. Ceci s’explique tout d’abord par le fait qu’il se considère d’abord comme une organisation paramilitaire calqué sur le modèle insurrectionnel de l’UPA. Cela se traduit notamment par une relative défiance envers l’Etat; une défiance qui s’est traduite par un refus des DUK (les unités combattantes du Praviy Sektor) de rejoindre la Garde Nationale ukrainienne en 2014. D’autre part, la profusion de mouvements en son sein, rend difficile toute harmonisation des programmes et des structures militantes. C’est pour cela qu’après l’échec de Iarosh en 2014 aux présidentielles (0,70%), le Praviy Sektor vole en éclat. Même s’il existe un petit parti s’inscrivant dans la mouvance conservatrice chrétienne on peut dire qu’aujourd’hui le Praviy Sektor est juste une étiquette.

C.F : Les médias internationaux, russes ainsi que les réseaux sociaux ont beaucoup communiqué sur le bataillon Azov et les groupes de volontaires ultra-nationalistes. Dans quelles mesures ont-ils vraiment une importance dans le paysage politique et militaire ukrainien?

A.N : Comprendre l’extrême droite ukrainienne, nécessite selon moi un effort de contextualisation ainsi qu’une connaissance effective du terrain. L’Ukraine est en effet un pays complexe, où se superposent une somme d’enjeux dont l’appréciation peut être rendue difficile par la barrière de la langue, la distance géographique ou encore certains écarts culturels et mémoriels. On a eu tendance à porter un regard occidental sur ces groupuscules, un regard parfois biaisé par notre propre rapport aux extrêmes mais aussi par la force des images qui nous sont parvenues en 2014.

En Europe occidentale, nous sommes surtout confrontés à une extrême droite parlementaire s’inscrivant dans le jeu démocratique. Les quelques groupuscules radicaux qui peuvent exister disposent d’un champ d’action et d’expression plus que limité grâce à la vigilance des pouvoirs publiques et de la société civile. À cela s’ajoute, et je crois que c’est le point le plus important, le fait que nous évoluons dans une région stable. À la différence des autres nations du continent, l’Ukraine est jeune avec seulement 30 ans d’existence en tant qu’État souverain et indépendant. Compte tenu de son histoire marquée par une succession de dominations étrangères aussi brutales qu’acculturantes, ce n’est que maintenant que l’Ukraine se découvre et débute son apprentissage de la démocratie. Il s’agit d’un processus de transition long, fait de tâtonnements qui sont caractéristiques de l’espace post-soviétique. De plus, il faut davantage tenir compte de l’impact de la révolution et de la guerre, car du chaos émergent toujours des voix radicales…

Rétablir ces vérités ne signifie aucunement que l’on doit fermer les yeux sur cette mouvance et ses agissements, au contraire cela nous permet de comprendre avec plus de justesse les raisons de son émergence. L’extrême droite ukrainienne existe, on ne peut pas le nier. Électoralement, celle-ci pèse moins de 2% car le projet qu’elle porte n’est plus en phase avec les aspirations profondes des Ukrainiens. Ces derniers aspirent désormais à vivre dans un système porté par des valeurs démocratiques et libérales, chose que l’extrême droite combat. De même, la notion de nation a considérablement évolué depuis 2014. Le critère ethnique, qui pouvait être attractif pour certain a définitivement fait place à l’idée de citoyenneté, autrement dit l’adhésion à un seul et même ensemble de valeurs.

Le même constat peut être dressé pour le champ militaire où les bataillons de volontaires issus de la mouvance nationaliste radicale ne représentent, selon les estimations que 1 ou 2% des forces armées. Avec plus de 496km de ligne de front, on peut difficilement imaginer que seuls les bataillons nationalistes assurent la défense du pays. Ils sont d’autant plus marginaux qu’ils sont réduits au silence du fait de leur incorporation aux structures de défenses étatiques qui sont régies par une réglementation stricte en matière d’expression et de conduite, mais aussi par l’ouverture de leurs rangs à des individus non politisés. En revanche, on peut dire qu’il existe une extrême droite militante active et visible dans la sphère publique. Cela tient de différents facteurs comme l’émergence d’une société civile active pour combler les défaillances de l’État, mais aussi une radicalisation du discours conservateur qui existait avant la Révolution. C’est surtout celle là qui est couverte par les médias. Mais là encore, sans vouloir la banaliser ou la minimiser, il s’agit d’un phénomène minoritaire qui ne saurait représenter à elle seule la réalité sociétale et politique ukrainienne.

C.F : L’usage de mercenaires et de volontaires semble, que ce soit par les Russes comme par les Ukrainiens, une pratique très répandue dans le paysage des tensions et conflits en Ukraine. Que peut-on en dire?

A.N : L’emploi de mercenaires et de volontaires ne se justifie pas de la même manière selon les camps. En Ukraine, ce fut d’abord par nécessité que l’État a laissé les réseaux de solidarité nés durant le Maïdan évoluer vers le terrain militaire. Il faut dire qu’au déclenchement du conflit, l’armée régulière était dans une situation pour le moins préoccupante : une doctrine datant de l’époque soviétique complètement dépassée, un manque cruel d’officiers subalternes, une corruption généralisée affectant aussi bien le moral, les ressources que la chaîne de commandement. Malgré quelques coups d’éclat, ce n’est que grâce à l’intervention inespérée de ces bataillons de volontaires que l’Ukraine a pu stopper la débandade de l’été 2014. La logique est à peu près similaire dans les républiques séparatistes du Donbass où les milices ont compensé l’absence totale de forces militaires.

La logique est en revanche différente en Russie. L’invasion de la Crimée et du Donbass s’est faite selon les principes de la «guerre hybride», une doctrine née de la plume du général Valery Gerasimov en février 2013. Il n’est plus ici question de s’affronter de manière conventionnelle sur un champ de bataille fixe via des armées conventionnelles, mais bien d’engendrer à travers un terrain d’affrontement mouvant un chaos interne et subversif. Cela reprend trait pour trait la maskivorka (la dissimulation des forces) pratiquée par le KGB au temps de l’Union Soviétique. L’utilisation de (faux) volontaires ou de compagnies de sécurité privées en provenance de Russie permet au Kremlin d’être présent sans pour autant être clairement identifié. Ces forces peuvent ainsi se soustraire systématiquement aux limitations territoriales et juridiques d’un conflit. Le meilleur exemple reste bien entendu l’annexion de la Crimée par les fameux «petits hommes verts» qui n’étaient autre que des soldats russes sans insignes distinctifs qui furent présentés par la Russie comme des milices populaires criméennes. Mais plus largement, les conflits de l’époque post-soviétique se caractérisent principalement par l’emploi de volontaires irréguliers. On retrouve ce cas de figure en Moldavie en 1992 et dans les deux guerres de Tchétchénie.

C.F : Pour quelles raisons le bataillon Azov, alors Corps noir, sur fond de conflit insurrectionnel pro-russe dans l’Est de l’Ukraine, a-t-il intégré la garde nationale ukrainienne? Quel est leur rôle depuis? Ne peut-on pas considérer que le gouvernement ukrainien a pratiqué le recrutement de mercenaires dans le cadre du conflit au Donbass, et comment expliquer que ce fait n’ait pas été condamné par la communauté internationale?

A.N : Lorsque le Corps Noir, devenu entre temps bataillon Azov, intègre la Garde Nationale le 17 septembre 2014, l’Ukraine vient de signer avec les républiques séparatistes le premier protocole de Minsk établi le 5 septembre par l’OSCE. Parmi les nombreux points de l’accord figure le retrait des forces combattantes irrégulières, autrement dit l’ensemble des combattants qui ne sont pas rattachés officiellement à un appareil militaire étatique. Dans le Donbass, les bataillons de volontaires séparatistes seront ainsi dissous pour constituer l’armée régulière de la DNR et de la LNR, tandis que côté ukrainien la plupart des groupes sont poussés à rejoindre la Garde Nationale qui est sous autorité directe du Ministère de l’Intérieur.

Si certaines formations comme les DUK du Secteur Droit refusent de se soumettre à une autorité supérieure, ce n’est pas le cas d’Azov. En filigrane il s’agit d’une opportunité non négligeable pour le régiment de se légitimer dans le champ militaire puis politique ukrainien. Ainsi le régiment a pu faire l’acquisition de nouveaux armements, moderniser sa doctrine qui tend peu à peu à épouser les standards occidentaux, mais cette intégration lui permet surtout de revaloriser son image. L’obscur bataillon ultra-nationaliste fait désormais place à un régiment d’exception ayant fait ses preuves dans la guerre du Donbass et notamment à Marioupol. Partant de là, on peut dire qu’Azov a capitalisé sur cette image pour élargir ses rangs mais aussi se lancer en politique. La fondation du Corps National le 14 octobre 2016 illustre l’ambition de certains vétérans et radicaux de s’imposer, de par leur expérience du front, comme une alternative crédible dans un pays catapulté dans l’inconnu. Pour autant, si l’on s’en tient au régiment Azov, son rôle se limite à la défense du territoire. On pourra bien sûr pointer du doigt les liens qui existent entre le régiment et le parti, mais comme je l’ai indiqué il s’agit surtout de l’illustration d’une socialisation combattante pré-existante et d’une stratégie de communication où le régiment agit seulement comme une marque.

Pour revenir à la question du mercenariat, je pense qu’elle est trop marginale pour dire que les autorités ukrainiennes y eurent recours. On est surtout en présence de volontaires qui décident du jour au lendemain, que ce soit pour des raisons idéologiques ou non, de rejoindre une unité combattante. L’argent est un facteur relativement absent lorsque nous nous intéressons à ces logiques d’engagement. On a surtout à faire à la mise à disposition d’un savoir et d’un capital militaire au service d’une cause et/ou d’un narratif. Ceci est d’autant plus valable aujourd’hui que les volontaires de la légion internationale touchent à peine, selon les témoignages, 1000$ par mois. On est très loin de l’image du mercenaire à la Bob Denard monnayant ses services pour un salaire à cinq, six chiffres. Si l’on parle des volontaires de 2014, ils sont rentrés chez eux conformément aux protocoles de Minsk, ou ont été naturalisés courant 2018 et ont quitté l’armée. Après, si l’on se place à une échelle micro, on peut bien sûr observer des pratiques qui pourraient ressembler à une forme de mercenariat. L’État ukrainien obéissant à une horizontalité du pouvoir, certains acteurs influents comme les oligarques peuvent en effet recruter certains groupes qui se positionnent comme des «entrepreneurs de violence» afin de pouvoir intimider des adversaires ou conforter leurs assises dans le champ économique. C’était notamment le cas au lendemain du Maïdan ou des oligarques comme Ihor Kolomoïski avait financé et recruté certains individus affiliés à des bataillons de volontaires comme Dniepro-1 pour défendre ses actifs mis en danger par les différentes lois et initiatives prises contre la corruption.

C.F : Comment se fait-il que dans le cadre du conflit en Ukraine, les mouvements séparatistes pro-russes ne soient pas couverts par la presse internationale?

A.N : En tant que «zone grise» échappant à l’autorité de Kyiv, la région du Donbass et les deux républiques autoproclamées sont en général difficiles d’accès pour la presse occidentale. Compte tenu du fait que la guerre se joue aussi sur le terrain de l’information, les républiques du Donbass sont peu enclines à accepter sur leur territoire des journalistes qu’ils considèrent comme des agents de l’étranger au regard biaisé. Aussi, les journalistes souhaitant se rendre à Donetsk et Louhansk doivent non seulement passer par une série de contrôles drastiques — il existait par exemple une «liste noire» des journalistes — mais doivent également faire preuve de prudence sur le terrain. Cela ne veut pas dire que les Occidentaux sont persona non grata. Il y a en effet plusieurs journalistes français qui ont l’opportunité de se rendre dans le Donbass pour couvrir de la situation. Si vous voulez toutefois en apprendre davantage sur cette région, vous pouvez toujours regarder, avec une bonne distance critique, ce que les médias russes et du Donbass produisent.

C.F : Le conflit en Ukraine a-t-il d’une certaine manière réconcilié sous un combat commun les ultra-nationalistes et pro-russes? Qu’en est-il de ces mouvances à l’heure actuelle? La guerre a-t-elle changé la configuration et la place des divers mouvements dans le paysage politique du pays?

A.N : L’invasion russe du 24 février 2022 ne fait que parachever l’édification de la nation ukrainienne survenu 8 ans plus tôt lors de la Révolution du Maïdan et de l’invasion russe de la Crimée. Tous les clivages qui pouvaient exister ont été effacés au profit d’une seule et même conscience nationale tournée vers un idéal démocratique et européen. On a souvent imaginé que les populations russophones avaient rejeté en majorité les nouvelles orientations de l’Ukraine. Ceci est complètement faux. Certes les notions d’Occident et d’Europe sont parfois abstraites pour eux, mais celles de patrie et d’indépendance sont bien réelles. Il est donc normal pour eux de se tenir aux côtés de ceux qui croient au principe même d’Ukraine. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes du conflit actuel. Alors qu’elle prétextait vouloir les sauver, la Russie vise surtout les russophones en rasant des villes comme Marioupol et de Kharkiv qui sont peuplées à plus de 80% par eux…

En ce qui concerne l’avenir du nationalisme ukrainien, permettez-moi de rester prudent car le conflit est toujours en cours. Il est vrai que l’invasion russe a dévasté les rangs de la mouvance; n’y voyez aucun mépris à leur encontre mais il fallait s’y attendre ; il s’agit de la logique de la guerre. Dans tout conflit, ce sont d’abord les patriotes et les nationalistes qui se précipitent en première ligne et qui sont le plus souvent les premiers à mourir… Doit-on cependant y voir la fin programmée du nationalisme ukrainien ? Non. Cette mouvance se nourrissait au départ de la guerre pour asseoir ses revendications. Avec le conflit actuel et ses conséquences on peut imaginer que son message, porté par une nouvelle génération d’activistes forgée dans le feu des combats, gagne en popularité et même se radicalise. Regardons par exemple Azov, qui reste à bien des égards la vitrine du nationalisme ukrainien contemporain. Son statut de martyr acquis à Marioupol fait qu’aujourd’hui beaucoup de militants souhaitent s’inscrire dans son héritage à l’image du bataillon Kraken à Kharkiv.

L’après-guerre sera donc déterminante pour évaluer la place exacte du nationalisme ukrainien. Si l’Ukraine perd la guerre et est abandonnée par les Occidentaux, il est certain que les nationalistes pourront prospérer en surfant sur les rancœurs et les blessures d’un pays meurtri. En revanche, on peut tout à fait imaginer que dans le cadre d’une victoire, l’échiquier politique se stabilise comme entre 2014 et 2019. Durant cette période, l’ensemble des partis politiques avaient développé une rhétorique patriotique qui avait invisibilisé les partis nationalistes. Reste à savoir si l’Ukraine rejoindra l’Union Européenne. Si tel est le cas, il est possible que pour respecter les critères d’adhésion concernant les valeurs démocratiques, Zelensky (s’il est toujours en place) décrète la dissolution de plusieurs structures et partis nationalistes.

Pour aller plus loin :

NONJON Adrien, Les deux visages de l’extrême droite ukrainienne, The conversation, 8 juin 2021 : Les deux visages de l’extrême droite ukrainienne

NONJON Adrien, Olena Semenyaka : The first Lady of Ukrainian Nationalism, Illiberalism Studies Program, GW’s Institute for European, Russian and Eurasian Studies (IERES), 20 octobre 2020 : Olena Semenyaka : The first Lady of Ukrainian Nationalism

– NONJON Adrien, « Rien n’est vrai mais tout est réel » : état des lieux de l’extrême droite ukrainienne, AOC, 26 mai 2022 : « Rien n’est vrai mais tout est réel » : état des lieux de l’extrême droite ukrainienne

– NONJON Adrien, Forging the Body of the New Ukrainian Nation : Sport as a Gramscist Tool for the Ukrainian Far Right, The Journal of Illiberalism Studies, Vol1 N°2, p. 59-74, 2021 : Forging the Body of the New Ukrainian Nation: Sport as a Gramscist Tool for the Ukrainian Far Right

 

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