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La protection du patrimoine religieux du Karabakh : l’UNESCO en prise avec le spectre de l’Albanie du Caucase

Depuis la réunion du 4 février entre les dirigeants arménien, azerbaïdjanais, français et du Conseil de l’Europe, la perspective d’une mission de l’UNESCO dans les pays protagonistes du conflit du Karabakh semble se préciser. L’Arménie et l’Azerbaïdjan se disputent l’appartenance de plusieurs édifices religieux chrétiens de la région. De nombreux et vifs échanges de déclarations entre les deux pays se sont succédé ces derniers mois, qui se sont soldées par une résolution à charge du Parlement européen contre l’Azerbaïdjan le 9 mars. En effet, les revendications azerbaïdjanaises se fondent sur leur héritage de l’ancienne Albanie du Caucase zoroastrienne puis chrétienne. Quelques éclaircissements historiques relatifs à cette querelle patrimoniale s’imposent pour mieux comprendre les représentations nationalistes en jeu dans ces deux pays sud-caucasiens.

En 1990, à l’heure de la chute du bloc soviétique, un article écrit par Farida Mamedova [1] consacré au problème de l’ethnos albano-caucasien paru en France dans les Cahiers du Monde russe et soviétique faisait l’objet d’une discussion par Patrick Donabédian [2] . Ce dernier était particulièrement critique au sujet de l’origine de l’écriture et des inscriptions portées sur de nombreux monuments chrétiens telle que présentée par l’autrice. Cette opposition doctrinale résume à elle seule les débats historiques arméno-azerbaïdjanais qui n’ont pas vraiment évolué depuis cette époque. Et elle illustre parfaitement les batailles historiographiques interminables qui sous tendent les représentations nationalistes partout dans le Caucase.

C’est justement ce débat précis qui vient de rejaillir ce mois de février 2022 qui a vu la dispute au sujet de l’appartenance nationale d’édifices chrétiens de la région du Karabakh prendre une importance particulière dans la perspective d’une mission prévue de l’UNESCO. Celle-ci viserait à protéger le patrimoine religieux de la région et s’inscrirait dans le cadre du processus de résolution du conflit qui oppose les deux pays.

* Toutes les cartes ont été réalisées par Lucie Simoneau à partir des données fournies par l’auteur. 

L’actualité du différend

Ainsi la déclaration du ministre de la Culture azerbaïdjanais du 3 février selon laquelle un « groupe de travail composé de spécialistes qui connaissent l’histoire et l’architecture albanaise a été mis en place pour supprimer les soit-disant traces écrites par les Arméniens sur les temples religieux albanais » a fait l’objet d’une rectification de sa part le 7 février, prétextant « de fausses informations émises par des médias étrangers partiaux au cours des derniers jours», pour préciser le projet de l’État azerbaïdjanais. Il a ainsi parlé d’un «groupe de travail chargé d’étudier ce patrimoine» en avançant que «si des falsifications sont identifiées, elles seront documentées avec la participation d’experts internationaux et présentées à la communauté internationale».

Le ministère des Affaires étrangères arménien a vivement réagi le 8 février par la voix de son porte parole Vahan Hounanian qui a déclaré: «Cela démontre une fois de plus le fait que les cas de vandalisme et de destruction du patrimoine historique, culturel et religieux arménien au Haut-Karabakh pendant la guerre de 44 jours et la période suivante sont délibérées et pré-planifiées, et font partie de la politique d’anéantissement de la population arménienne indigène du Haut-Karabakh». De nombreuses ONG arméniennes ont lancé un appel aux autorités pour qu’elles notifient les mesures prises par l’Azerbaïdjan auprès de la Cour internationale de Justice des Nations-Unies et pour qu’elles s’adressent aux organes compétents de l’ONU dont l’UNESCO pour organiser une visite en «Artsakh».

Après que le ministère de la Culture d’Azerbaïdjan se soit félicité, le 9 février, de la venue prochaine de la mission de l’UNESCO, tout en énumérant les éléments de patrimoine azerbaïdjanais en Arménie, le ministère des Affaires étrangères azerbaïdjanais a également réagi le 9 puis le 11 février, en dénonçant des tentatives arméniennes de détournement de l’accord conclu le 4 février concernant les visites prévues et acceptées par les deux parties de missions de l’UNESCO. Il a souligné que l’Azerbaïdjan sollicitait cet organisme depuis 20 ans pour cette mission justement empêchée par l’Arménie et qu’il attendait que cet organisme enquête également sur le patrimoine culturel azerbaïdjanais en Arménie.

En effet, le 4 février une réunion en visioconférence s’inscrivant dans la lignée de celle du 14 décembre dernier à Bruxelles, entre le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, le président français, Emmanuel Macron, et le président du Conseil européen, Charles Michel avait abordé un certain nombre de problématiques humanitaires. Elle avait permis à la fois la libération de 8 prisonniers de guerre arméniens et un accord sur l’envoi d’une mission de l’UNESCO dans les deux pays. S’en était malgré tout ensuivie une nouvelle polémique relative à une demande de l’État azerbaïdjanais concernant la localisation des fosses communes de 3890 civils azerbaïdjanais portés disparus durant la première guerre du Karabakh (1988 – 1994) et qui n’aurait reçue aucune réponse la partie arménienne.

Le 16 février, des représentants d’ONG et de personnalités publiques se sont rassemblées devant le bureau de l’ONU en Arménie pour demander l’empêchement de la destruction et de la transformation du patrimoine culturel arménien et dénoncer un « génocide culturel ». Tandis que des ONG azerbaïdjanaises faisaient aussi appel à l’UNESCO pour « enquêter sur le génocide culturel commis par l’Arménie contre le patrimoine du peuple azerbaïdjanais sur le territoire de ce pays », appel précisant que « à la suite de la déportation massive des Azerbaïdjanais de leurs terres natales, qui a commencé au début du 20ème siècle […] l’Arménie a délibérément effacé toute trace de la résidence des Azerbaïdjanais qui sont autochtones dans ces territoires, a détruit, s’est approprié et a changé le patrimoine culturel du peuple azerbaïdjanais, remplaçant également les anciens toponymes de ces régions par des toponymes arméniens ». L’Azerbaïdjan aurait déjà commencé à reconstruire la cathédrale de Gazantchetsots à Choucha jugeant  qu’elle avait été modifiée de manière inauthentique dans les années 90.

Pour rappel, Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO, avait rencontré les deux dirigeants arménien et azerbaïdjanais le 18 novembre 2020, et les avait appelé  au respect de la Convention de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflits armés dont les deux pays sont signataires, ainsi qu’à la  résolution 2347 (2017)  du Conseil de sécurité de l’ONU.

Et le 13 septembre 2021, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe rendait un rapport  soulignant « les conséquences catastrophiques pour le patrimoine culturel et les biens de la région, à l’égard desquels les responsabilités de l’Arménie comme celles de l’Azerbaïdjan sont engagées ». Celui ci condamnait aussi bien « les destructions et pillages commis par l’Arménie dans les anciennes zones de conflit rendues à l’Azerbaïdjan » comme « le transfert d’éléments du patrimoine culturel », que la destruction par l’Azerbaïdjan d’éléments du patrimoine culturel arménien « notamment dans la République autonome du Nakhitchevan » ou « ce qui apparaît comme le bombardement intentionnel de la cathédrale de Ghazanchetsots ». Ce rapport exprimait aussi son inquiétude vis vis de ce qui pourrait advenir aux « églises, monastères, notamment le monastère de Khutavank/Dadivank, de pierres à croix… ». Au delà, il pointait le « développement en Azerbaïdjan d’un discours qui promeut un patrimoine « albanien du Caucase » appelé à remplacer celui qui est considéré comme un patrimoine culturel « arménien » et appelait l’UNESCO à « examiner le discours qui se développe pour promouvoir un patrimoine « albanien du Caucase » afin de s’assurer qu’il n’est manipulé par aucun des deux côtés ».

La Cour Internationale de Justice de la Haye a pris plusieurs mesures conservatoires à l’encontre de l’Azerbaïdjan en la matière dans son ordonnance du 7 décembre 2021, suite à la requête déposée par l’Arménie le 16 septembre dernier pour des violations de la convention internationale contre toutes les formes de discriminations raciales. L’Azerbaïdjan se voit ainsi obligé de « prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher et punir les actes de dégradation et de profanation du patrimoine culturel arménien, notamment, mais pas seulement, les églises et autres lieux de culte, monuments, sites, cimetières et artefacts ».

Plusieurs éléments pour l’interprétation des cartes établies d’après les sources arméniennes

  • Beaucoup d’abandons et de dégradation d’églises dans des sites isolés, dénoncés par la partie arménienne, à une époque où l’Azerbaïdjan en avait la responsabilité, précèdent la chute du bloc soviétique qui prônait l’athéisme et réprimait plus ou moins violemment la pratique religieuse selon les périodes. Des destructions se sont aussi produites pendant la première guerre (1988-1994). On notera que la destruction du cimetière de Djoulfa se serait poursuivie après la 1ère guerre pour s’achever en 2005, probablement en grande partie en représailles de l’occupation du NK par les Arméniens.
  • Pour la partie désormais sous contrôle azerbaïdjanais, l’Arménie revendique un total de 161 églises et monastères, 591 khatchkars, 345 pierres tombales avec inscriptions, 108 tombes, cimetières, tumulus et sanctuaires, 43 forteresses, châteaux et palais, et 208 autres monuments. Dans les régions d’Askeran, Hadrout, Kashatagh, Martakert, Martouni, Chouchi, et Nor Chahoumian.
  • Les dégradations de « sites culturels » arméniens durant la « guerre de 44 jours »  concernent un monument en l’honneur de Vazgen Sargsyan, paré du titre de sparapet (titre militaire arménien dont l’origine remonte à l’Antiquité) ancien ministre de la Défense d’Arménie et plus important commandant arménien durant la première guerre et qui a  réglementé les opérations militaires dans la zone de guerre jusqu’en 1994, d’une croix montée à l’effigie des victimes de la première guerre, d’un mémorial de la seconde guerre mondiale pris pour cible, quelques pierres tombales non localisés, de « monuments culturels » à Talish (dont les photos sont pourtant datées de 2016) et d’un « monument culturel » à Choucha, qui ne sont ni décrits ni documentés, et de quelques autres monuments non situés géographiquement. Et enfin d’un monument non situé géographiquement en l’honneur de Garegin Njdeh présenté comme « héros, commandant et philosophe  cet ancien membre du Dashnak qui était à la tête des milices arméniennes dans le Zanguezour s’est livré à d’innommables massacres contre les populations civiles azéries majoritaires dans la région qui ont dû fuir au début du 20ème siècle et laisser la région à l’Arménie en 1921 (le Nakhitchevan et le Haut-Karabakh restant sous souveraineté azerbaïdjanaise). Il s’agit donc essentiellement d’un patrimoine culturel arménien contemporain et dont la destruction montre surtout des attaques azerbaïdjanaises contre des symboles guerriers de l’Arménie.
  • Le seul site culturel ancien qui fait l’objet d’une demande de vigilance accrue de la part de l’Arménie est le site de Tigranakert, vieille ville hellénistique comprenant deux murs, des tours et une basilique dite arménienne. Or, ce site n’a eu à déplorer la destruction que de deux cabanes de chantier.
  • De fait, les monuments religieux chrétiens qui ont fait l’objet d’une dégradation sont au total 4 khatchkars (croix en pierre), la destruction du dôme et du clocher de l’église St Jean le Baptiste à Choucha, et le toit de la cathédrale Ghazanchetsots également à Choucha et actuellement en rénovation par la partie azerbaïdjanaise. Ainsi qu’une croix devant une église non localisée.

La signature du cessez-le-feu du 10 novembre 2020 a mis un terme à la « guerre de 44 jours » qui a vu la reconquête par l’Azerbaïdjan d’une grande partie de ses territoires perdus à la chute du bloc soviétique et sur lesquels le pays avait perdu de facto la souveraineté [3]. Mais elle est loin d’avoir instauré la paix ou d’avoir permis la résolution d’un grand nombre de conflits latents qui semblent se décliner à l’infini. Ceux ci nécessitent un pari sur le temps, la volonté des deux États concernés, la reprise des échanges commerciaux et la mise en place de projets communs entre les communautés susceptibles de retisser des liens rompus il y a déjà 30 ans. Cette situation gelée a entretenue de part et d’autre méconnaissance, ressentiment, haine, rejet, méfiance, désir de vengeance et toute une palette de sentiments morbides, dont il serait absurde de nier le caractère réciproque. Ces sentiments sont plus particulièrement prégnants chez la jeune génération qui n’a pas connu la cohabitation interethnique précédant la chute du bloc soviétique faite d’alliances matrimoniales et de rapports commerciaux soutenus.

Dans ces circonstances, les attentes de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan vis à vis de cette mission de l’UNESCO dans les deux pays sont particulièrement fortes et susceptibles de nourrir encore beaucoup de déception de part et d’autre, si tant est que cette mission puisse voir le jour et travailler en toute sérénité.

Mais ce débat pose beaucoup de questions également sur l’héritage de l’Albanie du Caucase. Qu’en est-il exactement ?

Qu’est ce que l’Albanie du Caucase ?

On trouve les premières mentions des Albanais du Caucase suite à la bataille de Gaugamèle [4] en -331 av J.C. Composante de la satrapie de Médie jusqu’à la partition de l’Empire macédonien à la mort d’Alexandre Grand (– 321 ou – 323), il s’agit, durant la période hellénistique qui débute à sa mort, d’une confédération de plusieurs tribus formant un État unitaire sous l’autorité d’un roi étranger d’origine parthe. Cet État est apparu à la fin du 2ème siècle, afin d’ordonner la région dans le contexte de la guerre entre les Parthes arsacides de Mithridate II (123 av J.-C – 88 av J.-C) et les Arméniens d’Artavad Ier.

La langue officielle du pouvoir a peut être été iranienne du fait de l’origine des souverains ou bien celle dont on a retrouvé l’alphabet, en 1938, sur des tablettes enfouies dans la région de Minguetchevir, et composé de 52 caractères. On trouve ainsi plusieurs sources descriptives de l’Albanie du Caucase chez différents auteurs : Téophane de Méthylène, Strabon, Pline l’Ancien, Ptolémée. Beaucoup plus tard, Alexandre Dumas fait référence aux Oudis dans « Voyage au Caucase ».

La religion chrétienne, qui entre en concurrence avec le zoroastrisme, fait son apparition, de façon précoce et dès ses origines, dans la région par le biais de deux disciples du Christ. Bartholomé, élève de Thaddée, autre disciple du Christ actif dans la région, en est le propagateur en Albanie comme en Arménie. Il y avait déjà plusieurs foyers chrétiens vers 200, l’évangélisation se faisant à partir des communautés juives résidant sur les antiques voies commerciales de l’Albanie, tandis que le pape Clément, exilé sur les côtes de la mer Noire, commence à répandre le christianisme en Ibérie (ancêtre de la Géorgie). En 301, le roi d’Arménie Tiridate II se convertit au christianisme auprès de Grigor (ou St Grégoire l’Illuminateur), fils d’un prince parthe exilé de Perse. Le roi d’Albanie Ournayr se rend à sa cour pour se faire baptiser en 313 et Grigoris, petit fils de St Grégoire, évêque d’Ibérie et d’Albanie fonde une Église à Tsri avant d’être assassiné à Derbent et d’être inhumé dans le monastère d’Amaras au Karabakh.

En 36 av J.C, l’Albanie du Caucase devient un protectorat romain jusqu’en 340, dans une période qui voit l’opposition permanente des Romains et des Perses pour le contrôle de la Mésopotamie et des régions méditerranéennes. En 387, l’empereur romain Théodose et le roi sassanide Bahram IV se partagent la région : plusieurs régions passent sous suzeraineté perse comme l’Outik et l’Artsakh (rive droite de la Koura plus tard appelé Arran puis Karabakh) et le Vaspurakan (ou Atropatène, partie ouest de l’Azerbaïdjan iranien dont une partie comprenait le Nakhitchevan actuel) qui deviennent des marzpanats, régions administratives confiées à des gouverneurs perses se perpétuant en dynasties.

Le roi d’Albanie Vatché doit abdiquer en 461, suite à quoi la souveraineté albanienne recule dans la partie orientale, développant un pouvoir séparé et loyal à la Perse, défendant la passe de Derbent contre les Huns, et qui prend le nom de Shirvan avec une dynastie des shirvanshahs, qui se maintiendra jusque vers 1550, et qui à cette époque épouse le zoroastrisme d’État.

Mais à la fin du 5ème siècle, avec Vatchagan neveu de Vatché, se réinstaure aussi une monarchie albanienne sur les territoires occidentaux (Artsakh, Outik et rives nord de la Koura) et qui voit le retour du christianisme : rédaction d’un code de lois, ouverture d’écoles, construction d’églises, transfert de la capitale de Kabala à Barda qui accueille le catholicossat. En 525, le concile des trois Églises à Dvin en Arménie, proclame la doctrine monophysite comme seul credo orthodoxe, en opposition au concile de Chalcédoine. Certains y voient une manipulation perse pour séparer ces peuples de l’empire romain.

A la fin du 6ème siècle, c’est l’empire byzantin qui devient le rival de la Perse dans la région. En 607, au deuxième concile de Dvin, l’Église d’Ibérie se sépare de l’union des trois Églises pour rejoindre l’Église grecque orthodoxe de Constantinople et l’Église albanienne fait de même.

L’Arménie, isolée théologiquement et soumise aux persécutions de Byzance qui les reconquit en 624, va tenter de ramener l’Église albanaise dans le giron monophysite et elle va être aidée dans cette démarche par le pouvoir sassanide : l’Albanie adopte de nouveau le monophysisme contre la reconnaissance perse des princes de la dynastie des Mihranides comme « seigneur de Gardman et d’Albanie ». Le premier Varaz-Grigor est consacré à Ctésiphon et certains de ces dynastes vont porter le titre d’arranshahik (petit shah d’Arran).

En 642, les Arabes arrivent aux portes de l’Albanie, à l’époque du prince Djevanshir (636-680), suite à leur victoire contre l’empire perse à Nivahand. Il s’agit à l’époque d’une principauté vassale des Sassanides zoroastriste, dotée d’une relative autonomie politique, d’une noblesse laïque et ecclésiastique dominant la vie politique et économique, maître de l’administration centrale, constituant un conseil du prince, et recrutant des troupes. Le prince possède un domaine propre qu’il doit défendre contre ses vassaux. S’inaugure alors une nouvelle période de lutte des empires byzantin et arabe dans la région, sur fond d’incursions régulières et destructrices des Khazars depuis la fin du 6ème siècle [5].

Le calife Abd-el Malik va alors mettre l’Albanie sous administration directe et confier la responsabilité de son Église au Catholicos arménien, Ilya, qui voyait d’un mauvais œil l’Église albanienne douter encore du monophysisme. L’Albanie est à ce moment privée de la direction de son pays par les Arabes et de la direction de son Église par les Arméniens. La région est même redéfinie administrativement au début du 8ème siècle sous le nom d’Arminiyya avant de se diviser à nouveau en plusieurs entités.

La division ethno-religieuse au Karabakh

à partir de la conquête arabe

L’islamisation de la région caucasienne, et donc de l’Azerbaïdjan, ne commence ainsi qu’au 7ème siècle avec la conquête des Omeyyades arabes qui s’imposent contre les Sassanides perses, dont la religion d’État est le zoroastrisme, et leurs vassaux locaux de la dynastie chrétienne des Mihranides, régnant sur l’Albanie du Caucase.

Avant cette période, l’Albanie du Caucase, ancêtre de l’Azerbaïdjan, zoroastrienne puis chrétienne, cohabitait avec l’Arménie. On admet communément que l’Albanie s’étendait des monts du Caucase à la rivière Araxe et la mer Caspienne, la limite occidentale dépourvue de réelle frontière ayant été beaucoup plus floue.

Mais les interprétations arméniennes et azerbaïdjanaises différent concernant le territoire exact de l’Albanie du Caucase. En effet, pour les Arméniens, l’espace contenu entre Koura et Araxe fait partie de l’Arménie historique tandis que pour les Azerbaïdjanais, cet espace relève de l’Albanie du Caucase dont l’Azerbaïdjan est l’héritier. Pour les Arméniens, l’espace compris entre Koura et Araxe n’a été rattaché au royaume albanien qu’à partir de 387 (date du partage entre Théodose et Bahram IV) alors qu’avant l’Albanie n’occupait que la rive gauche de la Koura. Pour les Azerbaïdjanais , ces terres ont été retranchées de l’Albanie du Caucase au 2ème siècle avant J.-C et, auparavant, l’Albanie aurait aussi compris certaines tribus de l’actuel Daghestan.

Après la conquête arabe, les chrétiens qui ne souhaitèrent pas se convertir à l’islam durent rejoindre l’Église arménienne et s’arméniser progressivement. Les zoroastriens émigrèrent en masse à cette époque et trouvèrent refuge en Inde où ils reçurent le nom de « Parsis ». Une grande partie des Albaniens a donc été islamisée et assimilée aux peuples de langues turciques qui les côtoyaient dans la région du Karabakh tandis qu’une autre partie restée dans les montagnes, que les Arabes n’ont pas pénétré, sont restées chrétiennes de dogme monophysite et se sont progressivement arménianisées.

La perdurance d’un peuplement arménien chrétien dans les hauteurs du Karabakh (plus tard nommé Haut-Karabakh au début de la période soviétique) s’expliquent par le fait que les hautes-terres du Karabakh n’ont pas non plus été concernées par l’islamisation sous les vagues d’invasion Seldjoukides au 11ème siècle. Il en a donc résulté au Karabakh une mixité de la population, nomades pour les uns et sédentaires pour les autres, et un système mixte de gouvernement : les khanats musulmans et les méliks [6] chrétiens, les seconds étant probablement plus ou moins imbriqués dans les premiers. 

En effet, cette situation s’est maintenue durant les vagues d’islamisation successives de l’Azerbaïdjan par les Séfévides perses chiites et les Ottomans sunnites, suite à une longue interruption sous la domination Mongole entre le 13ème et le 16ème siècle. Cette situation d’imbrication au Karabakh s’est poursuivie jusqu’à la conquête du sud-Caucase par la Russie et jusqu’en 1813, date du traité de Gulistan qui a fixé la frontière entre la Perse et la Russie, et accessoirement coupé l’Azerbaïdjan en deux parties en le séparant de l’Azerbaïdjan iranien sous souveraineté perse. Et cette imbrication perdure à l’heure actuelle.

L’Église albanienne a continué malgré tout de survivre jusqu’à nos jours, après une période de renaissance au 12ème siècle qui a vu notamment la construction de nombreuses églises dont les monastères Khatiravang et Khutavang.

Des historiographies et des représentations identitaires irréconciliables

Deux historiographies s’opposent concernant l’héritage chrétien du Karabakh. Celles ci se nourrissent des conflits qui ont émaillé l’histoire commune au croisement des empires de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan.

Du coté azerbaïdjanais on peut en trouver des exemples dans la version historique faisant état des tentatives arméniennes de ramener régulièrement l’Albanie du Caucase dans le giron monophysite.

Outre la récupération de la direction de l’Église albanienne confiée aux Arméniens par les Arabes, on peut mentionner les manœuvres arméniennes suivants sa conquête par Byzance en 624. Le pouvoir sassanide va l’aider à ramener l’Église albanienne à renouer avec le monophysisme. L’Albanie accepte d’abandonner à nouveau de diophysisme en échange de la reconnaissance perse des princes de la dynastie des Mihranides comme « seigneur de Gardman et d’Albanie ».

Plus récemment, il faut préciser que la conquête russe a permis l’expansion numérique progressive des Arméniens auparavant minoritaires dans cette région, longtemps sans État durant des siècles, et dont l’embryon national avait évolué essentiellement au sein de l’empire ottoman. En 1836, alors que l’Église arménienne est placée sous l’autorité du St Synode de l’Église orthodoxe russe qui va s’immiscer ensuite dans la procédure de désignation du Catholicos, l’antique catholicossat d’Albanie du Caucase, qui avait survécu jusque là et dont le siège était dans le monastère de Gandjasar au Karabakh, est rattaché à l’Église arménienne et subordonné à sa hiérarchie. Il devient un des six diocèses des Arméniens de Russie formalisant son assimilation par le catholicossat d’Etchmiadzine. Dès 1815, le dernier Catholicos d’Albanie avait été abaissé au rang d’archevêque-métropolite à la tête d’un simple évêché autonome. En 1909-1910 , le clergé arménien détruit les archives de l’Église d’Albanie et de la bibliothèques des patriarches d’Albanie à Gandjasar, avec la permission du Synode russe et les témoignages de sa langue et de son écriture disparaissent définitivement. C’est en 2003 que l’État azerbaïdjanais a reconnu la « communauté religieuse chrétienne oudine-albanienne » et des églises albaniennes ont également été restaurées à Kish, près de Sheki, ou à Nidj, près de Gabala. Les linguistes estiment que la langue oudine, ibéro-caucasienne, encore utilisée dans l’ouest de l’Azerbaïdjan, serait à rapprocher de celle de l’Outik, une des provinces faisant aussi l’objet de revendication arménienne. Il est vraisemblable que le peuple oudine faisait partie de cette ancienne confédération albanienne. Il a fait, à la suite de la « guerre de 44 jours », l’objet d’une couverture médiatique inédite.

Ainsi cette communauté de 3800 adhérents environ résidant principalement dans les districts de Gabala et d’Oghuz, et dirigée par leur chef, Robert Mobili, a été, par exemple, associée à une déclaration commune des leaders religieux d’Azerbaïdjan diffusée par le Bureau des Musulmans du Caucase dirigée par Allahshükür Pashazade, et avançant notamment que « depuis de nombreuses années l’Arménie a mené non seulement une politique de nettoyage ethnique, de génocide et d’occupation contre l’Azerbaïdjan, mais aussi une politique d’agression contre le patrimoine culturel et spirituel de notre pays qui se distingue par sa diversité”. C’est à cette période également que de nombreux titres de presse se sont multipliés pour mettre en exergue la solidarité patriotique aussi bien de la communauté oudine que juive du pays.

Du côté arménien, on met plutôt en avant la récupération albanienne de territoires détenus par des familles arméniennes et on assimile facilement l’Albanie du Caucase à un simple instrument sans légitimité au service du pouvoir perse. Tout comme cela est reproduit à l’heure actuelle dans le discours arménien au sujet des rapports turco-azerbaïdjanais.

En 372, une guerre oppose Perses et Albaniens aux Arméniens : malgré la défaite albanienne contre la famille des Mamikonian, les Albaniens récupèrent les provinces d’Outik, Chakachen (Siounie), Artsakh, Kelt et Gardman. De même, en 387, l’empereur romain Théodose et le roi sassanide Bahram IV se partagent la région : plusieurs régions passent sous suzeraineté perse comme l’Outik et l’Artsakh (rive droite de la Koura plus tard appelé Arran puis Karabakh) et le Vaspurakan (ou Atropatène, partie ouest de l’Azerbaïdjan iranien dont une partie comprenait le Nakhitchevan actuel) qui deviennent des marzpanats, régions administratives confiées à des gouverneurs perses se perpétuant en dynasties.

Mais on insiste peu sur le fait que lorsque le roi perse Yazdegerd II (438-457) obligea les chrétiens à adopter le zoroastrisme, une alliance entre Arméniens et Albaniens a eu lieu. Défaits à la bataille d’Avaraïr en 451, ils ont pu néanmoins conserver leur religion de dogme monophysite (tandis que les régions au sud de l’Araxe sont plutôt sous influence nestorienne). De même, on oublie que lors de la guerre opposant Byzantins et Perses entre 603 et 628, la noblesse albanaise et le mouvement inspiré par le Catholicos Viro (593-630) s’est rebellé contre la domination perse.

De la même manière, la version azerbaïdjanaise de la mort du dernier prince mihranide Varaz-Tardat II, assassiné par un prince de Siounie en 822 insistera sur le fait que ce prince avait soutenu Babek, éminent symbole national azerbaïdjanais qui avait par mariage obtenu de régner sur cette région, alors que la famille arménienne ben-Soumbat avait réuni Arran et Sheki. Cette famille aurait ainsi livré Babek lui même au shirvanshah nommé par le calife pour y être supplicié à Samarra.

Mais on met peu en avant le fait que les ben-Soumbat refusèrent à cette époque l’intégration à l’Arménie et Grigor Hamam, fils de Sahl décida de porter le titre de « roi d’Albanie » tout en faisant effectivement progresser l’arménisation de la région par la généralisation de la langue arménienne et des stratégies matrimoniales, se distinguant lui même dans la poésie, la théologie et la musique.

Dans ces querelles de patrimoine, l’État azerbaïdjanais cherche à se prévaloir d’une gestion multiculturelle exemplaire en tentant d’afficher l’image d’une idéale cohabitation des minorités ethniques et religieuses évoluant sur son territoire, et d’un héritage chrétien assumé, ce qui s’illustre dans la demande récente de l’Azerbaïdjan au Pape François d’une médiation dans le conflit qui l’oppose à son voisin et la rencontre récente de Allachukur Pashazade avec le pontife le 13 janvier, ou par les nombreux financements de restauration du patrimoine chrétien dans le monde entier par l’État azerbaïdjanais : catacombes du Vatican, églises romanes en France ou vitraux de la cathédrale de Strasbourg.

De son côté, l’État arménien, dont la population est beaucoup plus homogène ethniquement (98 % de la population), mise sur un argumentaire puisant dans l’ancienneté de la présence chrétienne dans la région et dans les persécutions dont elle a fait l’objet en tant que minorité sans État propre durant des siècles, perpétuant ses traditions dans un environnement majoritairement musulman. Cette construction identitaire à la fois victimaire et d’opposition à l’islam nécessite de s’approprier tout ce qui s’apparente de près ou de loin au christianisme monophysite local.

Pourtant, cette histoire pluriséculaire rend plutôt compte d’un entremêlement ethno-religieux et de phénomènes d’acculturations réciproques sur un territoire partagé depuis des siècles, qui a d’ailleurs induit des toponymies divergentes sujettes elles aussi à débat , qui rendent illusoire, inextricable et presque absurde le débat sur l’appartenance nationale d’un patrimoine bâti dans des périodes où le paradigme de l’État nation n’existait pas et où la sphère religieuse évoluait en toute autonomie. Preuve en est la survivance sur le temps long de la communauté oudine, des siècles après la disparition de l’Albanie du Caucase. Il serait plutôt nécessaire de parler d’ « églises grégoriennes ».

Comme l’a exprimé Jean Pierre Mahé, orientaliste, en avril 2021, lors d’une réunion en ligne organisée à l’initiative de l’Institut national du patrimoine : « Est-ce le moment d’engager un tel débat, au lendemain d’un conflit douloureux […]La culture a ses propres arguments, qui reposent, non sur l’obligation ou la contrainte, mais sur la persuasion et le libre consentement de chacun. […] Certes, on ne peut que s’incliner devant la jurisprudence de la Cour internationale des droits humains, qui a récemment sanctionné, comme un crime de guerre, la destruction de sites et de monuments historiques. Mais ce genre de mesures répressives est, au fond, un constat d’échec, qui ne répare pas les dommages causés et risque parfois d’approfondir le conflit. […] Le premier effort que cela [le respect du « patrimoine des autres »]implique, et sans doute le plus éprouvant, est de faire abstraction, par principe, de tous les cas connus de patrimoines détruits. […]chacun des trois États subcaucasiens peut se reprocher des détériorations volontaires ou des destructions totales aux dépens de ses deux voisins ».

Répartition approximative de la population azerbaïdjanaise selon l’appartenance religieuse (2019-2021)

Religion

Effectif total

Pourcentage arrondi

Musulmans chiites

6 600 000

65%

Musulmans sunnites

3 100 000

31%

Chrétiens

282 411

2,7%

Juifs

9000

0,1%

Bahaïs

1000

Hindous

50

Athées et indéterminés

?

1,2%

10 119 100

Source : Chiffres librement extraits des estimations de l’Institute for Peace and Democracy, Statistics of the religious situation in Azerbaijan, Arif Yunusov, 2019.

* Les pourcentages sont calculés en fonction de l’estimation de la population totale en début d’année 2021 établie par le Comité statistique d’État de la République d’Azerbaïdjan (10 119 100 habitants): https://azstat.org/statHtml/statHtml.doorgId=994&tblId=DT_AA_001&vw_cd=&list_id=&scrId=&seqNo=&language=az&obj_var_id=&conn_path=I2&path=&userId=

** Certains chiffres officiels sont jugés sous-estimés par certaines communautés religieuses. A l’inverse, certains chiffres élaborés à partir de l’appartenance ethnique des individus sont surestimés et ne reflètent pas la réalité de l’adhésion à une religion ou sa pratique réelle.

Répartition approximative de la population chrétienne azerbaïdjanaise en fonction des appartenances religieuses – 2019

Appartenance chrétienne

Effectif total

Pourcentage arrondi

Église orthodoxe

155 000

55 %

Église apostolique arménienne

120 000

42,4 %

Église catholique

484

0,2%

Chrétiens spirituels

530

0,2 %

Églises protestantes

Luthériens

200

1,7 %

Baptistes

780

Adventistes du 7ème jour

527

Pentecôtistes

2820

Église presbytérienne internationale

30

Autres

570

Témoins de Jéhovah

1430

0,5 %

Mormons

40

282 411

Source : Chiffres librement extraits des estimations de l’Institute for Peace and Democracy, Statistics of the religious situation in Azerbaijan, Arif Yunusov, 2019.

* Certains chiffres officiels sont jugés sous-estimés par certaines communautés religieuses. A l’inverse, certains chiffres élaborés à partir de l’appartenance ethnique des individus sont surestimés et ne reflètent pas la réalité de l’adhésion à une religion ou sa pratique réelle.

Répartition ethnique de la population azerbaïdjanaise – 2009

Ethnies

Effectif total

Pourcentage arrondi

Azéris

8 172 800

91,6%

Lezghiens

180 300

2%

Arméniens

120 000

1,3%

Russes

119 300

1,3%

Talyshs

112 000

1,3%

Avars

49 800

0,6%

Turcs

38 000

0,4%

Tatars

25 900

0,33%

Tats

25 200

Ukrainiens

21 500

Tsakhurs

12 300

Géorgiens

9900

Juifs

9100

Kurdes

6100

Kryzs

4400

Oudines

3800

Khinalouks

2200

Autres

9500

8 922 400

Source : Recensement de la population 2009 – Comité statistique d’État de la République d’Azerbaïdjan – https://www.stat.gov.az/source/demoqraphy/?lang=en

Répartition de la population arménienne selon l’appartenance religieuse – 2011

Religion

Effectif total

Pourcentage arrondi

Chrétiens

2 884 145

95,7%

Païens

5434

0,1%

Autres religions

7888

0,2%

Sans, refus de répondre et indéterminé

121 587

4%

3 018 854

Source : Recensement 2011 – Comité statistique de la République d’Arménie : https://www.armstat.am/file/doc/99486288.pdf

Répartition de la population chrétienne arménienne en fonction des appartenances religieuses – 2011

Religion

Effectif total

Pourcentage arrondi

Église apostolique arménienne

2 796 719

97%

Église évangélique

29 280

1%

Shar-fada

25 204

0,9%

Église catholique

13 843

0,5%

Témoins de Jéhovah

8695

0,3%

Église orthodoxe

7532

0,2%

Molokanes

2872

0,1%

2 884 145

Source : Recensement 2011 – Comité statistique de la République d’Arménie : https://www.armstat.am/file/doc/99486288.pdf

Répartition ethnique de la population arménienne – 2011

Ethnies

Effectif total

Pourcentage arrondi

Arméniens

2 961 801

98,1%

Yézidis

35 308

1,1%

Russes

11 911

0,4%

Assyriens

2769

0,1%

Kurdes

2162

0,1%

Ukrainiens

1176

0,2%

Grecs

900

Géorgiens

617

Persans

476

Autres

1634

Refus de répondre

100

3 018 854

 

Source : Recensement de la population 2011- Comité statistique de la République d’Arménie – https://www.armstat.am/file/doc/99486253.pdf

La question du patrimoine islamique en Arménie: « persianisation » contre « albanisation »

Il faut aussi mentionner une différence à apporter entre les débats sur le patrimoine chrétien du Karabakh et celui sur le patrimoine islamique en Arménie qui renvoient à des polémiques différentes quoique étroitement associées. En effet, c’est à partir de la conquête russe au début du 19ème siècle, que la composition ethno-religieuse de l’Arménie actuelle commence à se renverser du fait d’une politique russe inspirée déjà par le prince Gregori Potemkine (1739-1791), dans le cadre de la lutte de l’empire russe avec les empires ottomans et persan. La stratégie de création de deux États tampons et chrétiens dans le sud-Caucase autour de la Géorgie reconstituée et d’un État arménien autour d’Erevan et du Karabakh chrétien, va s’appuyer, sous Catherine II, sur les khanats [7] où vivent des minorités chrétiennes (Gandja, Erevan, Nakhitchevan, Karabakh).

C’est ainsi qu’en 1828, un nouvel oblast d’Arménie est créé. Aussi, d’après les recensements russes de 1830, la population arménienne ne comptait que 20 % des individus de ces régions : ils sont moins de 20 000 dans la région d’Erevan pour atteindre le chiffre de 700 000 à la fin du 19ème siècle. Dès 1832, avec l’arrivée des Arméniens de Perse et l’émigration des populations musulmanes, ils représentent environ 50 % des khanats d’Erevan et du Nakhitchevan. Il y a 35 000 familles musulmanes au Karabakh en 1830 pour 19 000 familles arméniennes. En 1897, il y aura 75 000 Arméniens pour 62 000 Azéris, nommés à cette époque Tatars du Caucase. De même, la population arménienne augmentera très fortement à Bakou au moment du boom pétrolier et en 1872, leurs parts prises dans ce commerce seront même dix fois supérieures à celles prises par les Azéris.

Dans ces conditions, il est évident que le patrimoine musulman sur le territoire souverain de l’Arménie suscite aussi des débats entre les deux pays. Ainsi, le 23 février, les deux parlementaires azerbaïdjanais, Tahir Mirkishili et Soltan Mammadov, sont venus à Erevan pour assister aux réunions du bureau et des commissions de l’Assemblée parlementaire Euronest, ce qui a fait l’objet de manifestations de protestations les deux jours précédents. Il se sont, à cette occasion, rendus à la Mosquée Bleue, le premier la  décrivant comme « le seul monument azerbaïdjanais qui ait survécu à Erevan » et déclarant que « les véritables propriétaires de cette mosquée pourront bientôt y offrir leurs prières […] Malgré le fait qu’il y ait des inscriptions sur ses murs faisant référence à un autre État, ses murs, son architecture, son esprit nous appartiennent”.

Ce qui a fait l’objet d’une réaction de l’ambassade d’Iran en Arménie déclarant : « la Mosquée Bleue, symbole de l’art iranien, a été à nouveau active au cours des 3 dernières décennies en tant que lieu de prière et de rassemblement des musulmans résidant en Arménie et en tant qu’attraction touristique. Un grand plaisir que son épigraphie persane séculaire ait été préservée ! Qui peut les lire ? ».

A l’ « albanisation » des sites chrétiens au Karabakh dénoncée par l’Arménie s’oppose donc la « persianisation » des sites musulmans dénoncée par l’Azerbaïdjan qui se plaint également de la disparition de nombreuses mosquées et site musulmans sur le territoire actuel de l’Arménie : notamment les mosquées Shahar, Hadji Novruzalibek, Hadji Imamverdi, Hadji Jafarbek ou Hadji Ilyas à Erevan. Il y avait ainsi, en 1879, 269 mosquées chiites dans le gouvernorat d’Erevan et au milieu du 19ème siècle, il y avait 8 mosquées à Erevan.

De son côté, l’Arménie revendique aussi plusieurs monuments islamiques au Karabakh en les présentant comme des constructions effectuées grâce au savoir faire des bâtisseurs arméniens.

Quid de la mission de l’UNESCO à la lumière des implications anthropologiques de la querelle patrimoniale ?

La querelle du patrimoine religieux chrétien du Karabakh tient une place tout à fait exceptionnelle dans les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. D’abord parce qu’elle décuple la dimension émotionnelle du conflit en touchant au caractère sensible du « sacré ». Ensuite parce qu’elle engage des implications existentielles profondes relatives à l’identité nationale des deux pays dont les constructions symboliques expliquent certains conflits de valeurs. Enfin l’histoire de ce différend rend compte d’un « jeu en miroir » de deux peuples frères, composantes à part entière du monde turco-iranien, ayant évolué dans le giron de l’empire russe qui maintient sa tutelle au détriment de toute émancipation possible de leur part. Ce jeu comprend une forme de violence émanant d’un « désir mimétique » si bien décrite et analysée par René Girard [8].

Il y a là des éléments de réflexion anthropologique, susceptible d’alimenter l’apport théorique du champ de recherche de la construction de la paix. Ceux ci éclairent les difficultés de fixation de la frontière matérielle entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. En effet, leur relation est sous l’emprise d’un mécanisme marqué par un brouillage permanent entre moi et l’Autre, soigneusement entretenu, de façon plus ou moins consciente, par la figure tutélaire et paternaliste de la Russie, brouillage dont le territoire mystérieux et montagneux du Haut-Karabakh est l’incarnation géographique parfaite.

Ce différend entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan fait écho à celui sur la démarcation et la délimitation des frontières et à celui sur les « préconditions » présumées et dénoncées par la partie azerbaïdjanaise. Djeyhun Bayramov, ministre des Affaires étrangères azerbaïdjanais, a déclaré le 19 janvier, lors de sa rencontre avec la secrétaire générale de l’OSCE, Helga Maria Schmidt, lors de la réunion d’ouverture du Forum pour la coopération en matière de sécurité de l’OSCE que « la position adoptée par l’Arménie sur cette question [de la délimitation] et la présentation d’un certain nombre de conditions préalables au lancement du processus de délimitation, est absolument inacceptable ». L’attaché de presse du ministère des Affaires étrangères arménien a répondu qu’il y avait une incompréhension en la matière et que la partie n’avait pas de « préconditions » mais qu’il y avait des « discussions sur les accords » entre les deux pays.

Il semble que ces mêmes obstacles et ces mêmes « jeux sur les mots », révélant la volonté des deux parties de s’assurer qu’elles ne jouent que si elles sont sures de gagner, doivent se reproduire avant la venue hypothétique de la mission de l’UNESCO. Thomas Mallard, du service de presse de l’Unesco a ainsi déclaré le 15 février : « Nous continuons à travailler sur l’envoi de la mission technique indépendante de l’UNESCO dans le Haut-Karabakh dans le cadre de la Convention de 1954. Nous espérons que cela sera possible dans un avenir proche, mais pour l’instant les conditions nécessaires ne sont pas réunies. C’est pourquoi les discussions se poursuivent ».

Cette inquiétude peut être confirmée par lrésolution 2022/2582 (RSP)du Parlement européen du 9 mars adoptée à 632 voix pour, 2 contre et 42 abstentions. Celle ci a fermement condamné une « politique étatique systématique d’arménophobie, de révisionnisme historique et de haine envers les Arméniens promue par les autorités azerbaïdjanaises ». Tout en se félicitant du « rôle central joué par l’UNESCO dans la protection du patrimoine culturel et la promotion de la culture en tant qu’instrument de rapprochement et de dialogue », elle a demandé à ce que la mission soit envoyée « sans délai ».

En demandant à l’Azerbaïdjan de « veiller à ce qu’aucune intervention sur les sites du patrimoine arménien n’ait lieu avant une mission d’évaluation de l’UNESCO et que les experts arméniens et internationaux du patrimoine culturel soient consultés avant et étroitement impliqués lors des interventions sur les sites du patrimoine culturel arménien », elle ne fait mention d’aucune participation d’experts azerbaïdjanais et juge, de façon paradoxale et avant toute expertise, de l’appartenance nationale arménienne des biens patrimoniaux sujets à polémique. De plus, elle n’évoque à aucun moment la venue d’une mission sur le territoire proprement dit et reconnu internationalement de l’Arménie.

Par ailleurs, elle souhaite associer cette question à la résolution du conflit en soulignant la « nécessité d’aborder la question de la protection du patrimoine historique et culturel dans le cadre plus large de résolution du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ». En évoquant une « définition finale du statut du Haut-Karabakh » et en appelant l’Azerbaïdjan à « abandonner ses objectifs maximalistes, son approche militariste, et ses revendications territoriales sur l’Arménie », elle fait abstraction du droit international. [3]

Le comité pour les relations internationales et interparlementaires du Milli Majlis azerbaïdjanais a répondu le 11 mars en déclarant que cette résolution était «entièrement basée sur les fausses informations fournies par l’Arménie et le lobby arménien au Parlement européen et [déformait] les réalités émanant de la période d’occupation des terres azerbaïdjanaises durant 30 ans ». La déclaration avance même que « cette résolution pourrait sans risque être qualifiée de énième effondrement de la démocratie européenne”. Et elleconclut « La résolution du Parlement européen en question ne parviendra pas à assombrir les valeurs nationales, morales et culturelles élevées du peuple azerbaïdjanais. Ce n’est qu’un bout de papier. Nous condamnons fermement la tentative du Parlement européen de répandre de fausses déclarations de la manière la plus partiale et nous appelons à éviter les provocations susceptibles de nuire au processus de normalisation dans la région ».

Il y a fort à parier, dans ces conditions, qu’une telle résolution soit contre-productive, qu’elle ne permette pas aux missions de l’UNESCO évoquées le 4 février, de se déployer rapidement, ou qu’elle ne fasse que souffler sur les braises du conflit ! Cette résolution illustre par ailleurs l’instrumentalisation de l’Europe dans un jeu binaire qui consiste pour les protagonistes que sont les États arménien et azerbaïdjanais à ne jouer qu’en étant surs de gagner et sans consultation des diverses communautés directement concernées par le conflit et sans implication des acteurs de la « société civile » favorables à la réconciliation intercommunautaire sur un territoire partagé. La maturité démocratique, le sens de la créativité et la volonté politique de se projeter ensemble dans un avenir commun sont les éléments indispensables au déplacement du curseur sur ce qui doit être actuellement sacralisé, ce qui manque toujours cruellement à ce débat pour permettre à ces pays de s’extirper de la tutelle des puissances qui l’environnent.

[1] Farida Mamedova est une historienne azerbaïdjanaise, disciple de Ziya Bunyatov, décédée en 2021 et spécialiste de l’ancienne Albanie du Caucase.

[2] Patrick Donabédian est un historien de l’art spécialiste de l’art médiéval en Arménie et en Géorgie.

[3] Les résolutions n°822, n°853, n°874 et n°884 réaffirment en 1993 la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan sur le territoire du Haut-Karabakh : https://undocs.org/fr/S/RES/874(1993) ; https://undocs.org/S/RES/853(1993) ; ); https://undocs.org/fr/S/RES/884(1993). Par ailleurs, l’Assemblée Générale de l’ONU a également demandé le 14 mars 2008 le retrait “immédiat, complet et inconditionnel des forces arméniennes des territoires occupés de l’Azerbaïdjan” : https://www.un.org/press/fr/2008/AG10693.doc.htm

[4] La dynastie perse des Achéménides, fondée par le roi Cyrus qui avait vassalisé la Médie perse, et dirigée par Darius III, s’effondre suite à cette défaite contre les armées d’Alexandre le Grand. Le général Atropates, satrape de la province de Médie, fait allégeance et reste en fonction: il règne sur la Médie atropatène, territoire de l’actuel Azerbaïdjan iranien.

[5] A l’origine peuple plutôt nomade, clan turcophone chamaniste, devenu une force militaire redoutable entre mer Noire et mer Caspienne, ayant adopté au départ la religion juive comme religion officielle mais comprenant des chrétiens et des musulmans dans leurs troupes, les Khazars, qui ont constitué un vaste royaume du delta de la Volga à l’embouchure du Don, s’engouffrent régulièrement par les « Portes de fer » de Derbent pour se livrer à des pillages destructeurs dans la région.

[6] Les mélikats du Karabakh représentent une vieille institution créée par les Turcomans kara-koyunlu de Djahan Shah, c’est à dire la création d’une chaîne de cinq petites principautés chrétiennes à forte présence arménienne (les « Khamsa » ou « les Cinq ») dans les marches frontières du royaume. Ces entités vassales des autorités centrales perse sont confirmées par Nader Shah puisqu’elles avaient combattu à ses côtés contre les armées ottomanes. Cette union rendue indépendante à sa mort se divise du fait de dissensions et de querelles de succession avant qu’une tribu turco-ottomane ne s’impose au Karabakh et y prenne le pouvoir.

[7] Les khanats sont des divisions administratives perses à la tête desquels se trouvaient des khans et qui avaient été mises en place dans le sud Caucase à la mort de Nader Shah en 1747. Les mélikats chrétiens du Karabakh y étaient vassaux du khan du Karabakh. Les khanats du sud-Caucase ainsi que les mélikats vont disparaître à partir de 1820. A partir de 1841, une Réforme administrative abolit les gouvernements militaires et un nouveau découpage de nouvelles circonscriptions administratives apparaît qui abandonne toute référence aux anciens khanats.

[8] La Violence et le Sacré, René Girard, Grasset, 1972.

 

 

 

 

 

 

 

 

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